Quand le silence adolescent appelle une mue parentale

Amaury a 15 ans. Il est l’aîné de trois enfants. Il entre dans la pièce sans saluer, s’assied lourdement, les yeux rivés au sol. Ses parents parlent à sa place. Ils disent qu’il ne fait plus rien, qu’il s’enferme, qu’il ne mange plus avec eux. Le père est agacé : « Il nous provoque. » La mère est désemparée : « Je ne le reconnais plus. » Et Amaury reste là, silencieux, comme absent. Pourtant, tout commence ici.

Le silence d’un adolescent n’est jamais vide. Il est souvent une forme de discours extrêmement chargé, adressé à ceux qui, justement, attendent des mots. Ce qui se tait, ce n’est pas rien : c’est le lien en train de se reconfigurer.

Amaury convoque ses parents à une transformation. Non plus être « papa » ou « maman » — figures affectives et protectrices du petit enfant — mais devenir « père » et « mère », c’est-à-dire assumer une fonction. Une fonction qui ne rassure pas mais qui soutient, qui n’impose pas mais qui autorise. Cette mue est douloureuse. Elle suppose un décollage symbolique.

Amaury, en tant qu’aîné, oblige ses parents à affronter pour la première fois ce que signifie être parent d’un adolescent. Il les conduit, parfois brutalement, à quitter les réassurances du « on gère » pour entrer dans une zone plus floue : celle de l’écoute, du questionnement, de la perte de contrôle. Cela ne les invalide pas. Cela les rend disponibles à une nouvelle forme de parentalité.

Je m’attarde souvent à une question simple mais puissante : peuvent-ils éprouver encore de la fierté pour leur fils ? Cette fierté n’est pas de l’ordre de la réussite ou de l’image. Elle est un indicateur de lien. Quand elle fait défaut, c’est que quelque chose s’est figé, qu’on ne voit plus l’autre dans son mouvement.

L’autre point est celui du temps : Amaury s’élance, ses parents s’ancrent. Pour lui, les possibles s’ouvrent. Pour eux, une autre réalité apparaît : celle du vieillissement, du nid qui va se vider, d’une dynamique conjugale à repenser.

Amaury n’est pas « le problème ». Il est le symptôme d’un lien qui demande à être repensé. En cela, il est déjà en train de faire le travail : il oblige à sortir de l’évidence, à se repositionner, à se mettre au travail de la relation.

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Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

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