La Femme Qui Fonctionne.

J’ai trente-huit ans et je suis devenue

une machine parfaite.

Regardez comme je fonctionne!

Mon corps va au travail chaque matin,

mes mains préparent des repas que je ne goûte pas,

mes lèvres sourient aux moments appropriés.

J’ai tout appris par cœur.

Ma mère m’a dit: sois une bonne fille.

Ma mère m’a dit: fais ce qu’on attend de toi.

Ma mère n’a jamais dit: habite ton corps,

ma mère n’a jamais dit: réclame ton désir.

La nuit, je rêve de valises perdues,

pleines de vêtements qui ne sont pas à ma taille.

Je cours après des trains qui partent

avant que j’arrive sur le quai.

C’est ça, la métaphore bon marché de ma vie.

Les psychiatres adorent ce genre de symboles.

À l’école, j’étais la fille qui savait

toujours la bonne réponse,

qui ne dérangeait jamais.

La fille parfaite. La femme parfaite.

Et maintenant, à trente-huit ans, je me demande:

où est passée la fille imparfaite?

Celle qui voulait hurler, celle qui voulait mordre?

J’ai construit ma vie comme on construit

une maison de poupée —

tout y est fonctionnel, tout y est joli.

Mais je suis trop grande pour y vivre.

Mes os cognent contre les murs,

mon sang fait des taches sur les jolis meubles.

Les médecins ont un nom pour ça:

dépression, disent-ils, comme si c’était une maladie.

Mais ce n’est pas une maladie.

C’est une rébellion.

C’est mon corps qui refuse enfin le costume trop étroit,

c’est mon désir qui frappe aux portes

verrouillées depuis trop longtemps.

Les femmes comme moi finissent par craquer à quarante ans,

par quitter leur mari,

par faire l’amour avec des inconnus,

par aller vivre dans une cabane au bord de la mer.

Les femmes comme moi finissent dans les poèmes d’Anne Sexton,

à se demander pourquoi elles ont attendu si longtemps

pour commencer à vivre.

Au psychanalyste, je dis:

« Je n’ai pas l’impression de vivre ma vie. »

Et nous faisons semblant que c’est une révélation,

que c’est le début de quelque chose.

Mais la vérité, c’est que je l’ai toujours su.

La vérité, c’est que j’ai toujours été

cette étrangère qui habitait mon corps,

cette locataire silencieuse

qui payait son loyer en obéissance.

Aujourd’hui, je décide de ne plus payer.

De briser les horloges, de manquer tous les trains,

d’abandonner toutes les valises.

De marcher nue dans ma propre vie.

Vous appelez ça guérison?

J’appelle ça naissance.

Tard, peut-être. Mais pas trop tard.

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Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

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