La métabolisation institutionnelle d’une parole énigmatique :

Approche psychanalytique du travail en équipe face à l’inquiétant

Introduction : l’institution comme appareil à penser

La situation clinique rapportée (Supervision d’équipe : Ce que l’enfant a dit…) illustre ce que Piera Aulagnier conceptualise comme le travail de « métabolisation » : cette capacité à transformer un matériel brut, potentiellement traumatique, en éléments pensables et symbolisables. L’institution, à travers le dispositif de supervision, devient ce que Kaës nommerait un « appareil psychique groupal », permettant d’élaborer collectivement ce qui ne peut être métabolisé individuellement.

La temporalité psychique comme méthode institutionnelle

L’après-coup comme principe opératoire

La méthodologie en trois temps (voir, comprendre, conclure) mise en œuvre dans cette supervision s’inscrit dans la logique de l’après-coup (Nachträglichkeit) freudien. Comme le souligne Laplanche, l’événement psychique ne prend sens que dans un mouvement de retour, de reprise, qui en permet l’élaboration. Face à la parole troublante de l’enfant, l’institution refuse la dictature de l’urgence pour privilégier ce que Lacan désigne comme « le temps pour comprendre » avant « le moment de conclure ».

La suspension du jugement

Cette temporalité spécifique permet ce que Jean-Bertrand Pontalis nomme « la capacité négative » – cette aptitude à demeurer dans l’incertitude sans recherche irritée du fait ou de la raison. L’équipe évite ainsi tant la précipitation défensive que la paralysie, maintenant ce que Bion appelle une « capacité de rêverie institutionnelle », essentielle à la fonction contenante.

L’enveloppe psychique institutionnelle

La fonction contenante du groupe

Comme l’explicite Didier Anzieu, l’institution peut fonctionner comme une « enveloppe psychique groupale » qui contient sans enfermer. Dans la situation décrite, la supervision permet de contenir les angoisses suscitées par le récit troublant de l’enfant – angoisses qui, sans ce cadre, risqueraient soit d’être déniées, soit d’engendrer des passages à l’acte défensifs (signalement précipité ou déni collectif).

Le traitement des clivages institutionnels

François Tosquelles a montré comment les institutions risquent constamment de reproduire, par le clivage, les pathologies qu’elles tentent de traiter. Ici, la supervision permet précisément d’éviter ce que Jean Oury désigne comme « l’effet de dissociation institutionnelle », en maintenant une « fonction collective du dire » malgré les divergences d’interprétation.

Le travail du négatif face à l’énigmatique

La symbolisation de l’inquiétant

Face au récit troublant de l’enfant, l’équipe s’engage dans ce qu’André Green nomme « le travail du négatif » : ce processus qui transforme le négatif brut (l’inquiétant, l’innommable) en une négativité élaborée, intégrée au champ de la pensée. Les images parentales potentiellement déstabilisantes sont ainsi maintenues dans ce que René Roussillon appelle « la symbolisation primaire », sans être ni expulsées ni directement confrontées.

Les médiations thérapeutiques

Le choix des médiations thérapeutiques proposées (dessins, jeu du bonhomme, test de la patte noire) s’inscrit dans la tradition de Françoise Dolto et Maud Mannoni, pour qui le détour par le figuratif et le projectif permet à l’enfant d’exprimer sa vérité subjective sans effraction psychique. Ce que Winnicott nommerait « l’espace transitionnel » est ainsi préservé, permettant à l’enfant de dire sans être débordé par son dire.

L’éthique de la complexité en institution

La transitionnalité institutionnelle

L’espace de supervision constitue ce que René Roussillon qualifie d’« aire transitionnelle institutionnelle », permettant d’articuler la réalité externe (obligations légales, procédures de signalement) et la réalité psychique (complexité des vécus subjectifs). Ce faisant, l’institution évite ce que Racamier nomme le « fonctionnement paradoxal », où la mission de protection viendrait paradoxalement entraver la mission de soin.

La responsabilité envers le sujet

L’insistance de l’équipe à ne pas réduire l’enfant à son récit rejoint la préoccupation de Piera Aulagnier concernant le respect du « je potentiel » de l’enfant. Jacques Hochmann parlerait ici de « l’éthique de l’altérité » : comment maintenir une position soignante qui reconnaisse l’enfant comme sujet, et non simplement comme objet de protection ou d’investigation ?

L’ambiguïté constitutive du transfert institutionnel

René Kaës a démontré comment l’institution devient inévitablement le dépositaire de transferts multiples. La supervision permet ici d’analyser les mouvements transférentiels à l’œuvre : l’inquiétude, la projection, ce que Davoine et Gaudillière nommeraient « la résonance traumatique » entre les histoires personnelles des soignants et le récit troublant de l’enfant.

Conclusion : le soin institutionnel comme pratique éthique

La situation clinique présentée illustre ce que Jean Oury désignait comme « la fonction diacritique » de l’institution : sa capacité à distinguer, à discerner, sans cliver ni confondre. Cette élaboration collective face à une parole énigmatique constitue l’essence même du soin institutionnel, tel que le concevait François Tosquelles : non pas l’application de protocoles standardisés, mais la création permanente d’un espace où le dire et l’écoute maintiennent ouverte la dimension de l’énigme subjective.

Comme l’écrit Pontalis : « La tâche analytique n’est pas de réduire l’étrangeté, mais de la rendre habitable ». Cette éthique de la complexité, qui refuse tant la précipitation que la paralysie, constitue peut-être l’apport le plus précieux de la psychanalyse au travail institutionnel contemporain.

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Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

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