L’Économie Psychique et l’Économie de Marché
La théorie lacanienne du désir et sa conceptualisation de l’angoisse offrent un cadre particulièrement fécond pour penser les impasses subjectives du capitalisme contemporain. Si « ne pas céder sur son désir » constitue l’horizon éthique du sujet, et si « l’angoisse surgit lorsque le manque vient à manquer », alors le système capitaliste, dans sa logique même, se trouve en contradiction fondamentale avec les structures profondes de la subjectivité humaine.
Comme l’écrit Charles Melman dans L’Homme sans gravité : « Le discours capitaliste a ceci de particulier qu’il promet la satisfaction immédiate de toutes les demandes, transformant ainsi le sujet de la castration en consommateur de jouissances. » Le capitalisme se présente comme un système qui prétend pouvoir répondre à tous les besoins, combler tous les manques et satisfaire tous les désirs, abolissant ainsi la distance nécessaire entre le sujet et l’objet.
Le Manque du Manque et l’Injonction à Jouir
Dans le capitalisme tardif, nous assistons précisément à ce que Lacan anticipait : une société où le manque vient à manquer. L’offre infinie d’objets de consommation, la prolifération des gadgets technologiques, la marchandisation des expériences les plus intimes, tout concourt à boucher l’espace où pourrait s’articuler un désir authentique.
Jean-Pierre Lebrun, dans La Perversion ordinaire, observe que « le marché s’est substitué à l’Autre symbolique, proposant non plus des signifiants qui organisent le manque, mais des objets qui prétendent le combler. » Ce n’est plus le manque qui organise notre rapport au monde, mais l’excès, la surabondance, le trop-plein qui caractérise ce que Dany-Robert Dufour nomme « le divin marché ».
L’angoisse contemporaine surgit donc non plus de la confrontation à la castration symbolique, mais de son évitement systématique. Le sujet du capitalisme est un sujet paradoxalement angoissé par l’absence d’angoisse, par la promesse d’une jouissance sans entrave qui, en abolissant le manque, abolit du même coup la possibilité même du désir.
De l’Envie au Besoin : La Dégradation du Désir
Le capitalisme opère une confusion systématique entre les registres du besoin, de l’envie et du désir. Si le besoin peut être satisfait par un objet et l’envie par la possession de ce que l’autre possède, le désir, lui, ne saurait trouver de satisfaction dans aucun objet marchand.
Pourtant, comme le souligne Roland Chemama dans La Jouissance, enjeux et paradoxes : « Le génie du capitalisme est d’avoir su transformer le désir inconscient en demande explicite, réduisant ainsi la dimension transcendante du désir à une simple logique d’acquisition. »
L’économie libidinale se trouve ainsi colonisée par l’économie marchande. L’envie, affect imaginaire par excellence, devient le moteur même du système, tandis que le besoin est constamment stimulé par la création artificielle de nouvelles nécessités. Quant au désir, il se trouve dégradé en simple préférence de consommateur, en choix entre différentes marques qui promettent toutes la même jouissance.
Ne Pas Céder sur Son Désir à l’Ère du Capitalisme
Que signifierait alors « ne pas céder sur son désir » dans un monde capitaliste ? Ce serait précisément refuser la réduction du désir à l’envie ou au besoin, maintenir ouvert cet espace de manque constitutif que le marché cherche constamment à combler.
Comme l’écrit Jacques-Alain Miller dans Le Neveu de Lacan : « L’éthique du désir dans un monde dominé par le discours capitaliste implique une forme de résistance à l’injonction de jouir, un refus de la fausse plénitude que proposent les objets de consommation. »
Cette position éthique ne consiste pas simplement à refuser de consommer – ce qui serait encore une forme d’ascétisme récupérable par le système – mais à maintenir vivante la dimension énigmatique et irréductible du désir, sa part d’impossible qui échappe à toute tentative de marchandisation.
L’Angoisse comme Signal d’Alerte
L’angoisse, dans ce contexte, retrouve sa fonction de signal. Elle surgit précisément lorsque le sujet se trouve trop près de l’objet, lorsque le fantasme menace de se réaliser et que le manque structurant risque d’être comblé. Le malaise dans la civilisation capitaliste témoigne de cette angoisse généralisée face à l’effacement des limites et à la promesse d’une jouissance illimitée.
Pierre-Henri Castel, dans La Fin des coupables, note que « l’angoisse contemporaine est celle d’un sujet qui ne manque plus de rien et qui, paradoxalement, manque du manque lui-même. » Le symptôme n’est plus alors formation de compromis entre désir et interdit, mais plutôt tentative désespérée de réintroduire une forme de limite dans un monde qui prétend les avoir toutes abolies.
Vers une Éthique de la Subjectivité dans le Capitalisme
Face à cette situation, l’éthique de la subjectivité que propose Lacan prend une dimension politique. Ne pas céder sur son désir, c’est aussi ne pas céder aux sirènes du marché qui promettent une identité clé en main et une jouissance sans reste.
Comme l’affirme Colette Soler dans Les Affects lacaniens : « La seule position éthique tenable aujourd’hui est celle qui consiste à soutenir la dimension de l’impossible et du manque contre la promesse capitaliste d’une complétude imaginaire. »
Il ne s’agit pas tant de sortir du capitalisme – ce qui relèverait d’une position morale simpliste – que de maintenir, au sein même de ce système, un espace pour le désir authentique, un lieu où le sujet puisse se confronter à sa propre division et à l’énigme de son être.