“Ceux qui pensent comme moi, je ne les ai jamais rencontrés”

Il s’interrompt, regarde autour de lui, et dit : “Vous ne prenez pas de notes. C’est bizarre. J’ai toujours été celui qu’on notait.”

Il ne dit pas ça avec reproche. Plutôt avec surprise. Comme s’il attendait un geste familier, un signe qu’on l’observe, qu’on le consigne, qu’on le cadre. Depuis l’école, on lui a dit qu’il allait trop loin, qu’il compliquait les choses, qu’il “pensait trop”. Il a intégré cette formule comme on avale un verdict. Il en a fait un pli dans sa pensée. Penser trop, c’est ce qu’il est. C’est ce qu’on lui a reproché, ce qu’on a parfois admiré, ce qu’il ne sait plus comment contenir.

Il parle vite, mais ce n’est pas de la précipitation. C’est une pensée dense, ramifiée, qui ne supporte pas d’être tronquée. Il parle comme on cherche un point d’ancrage. Il cherche un endroit où déposer ce qu’il ne peut dire nulle part ailleurs. Pas parce que c’est trop intime, mais parce que c’est trop vaste.

Il évoque des douleurs physiques qu’aucun examen ne confirme. Des nuits blanches. Des accélérations soudaines du cœur. La peur de mourir parfois, sans raison. La peur surtout de ne pas savoir comment vivre autrement. Il ne se plaint pas. Il constate. Il dit : “Je suis épuisé de ne jamais pouvoir poser ce que je suis.”

Pendant longtemps, il a cru que c’était ça, sa vie : contenir. Jusqu’à ce qu’un jour, quelqu’un l’écoute sans chercher à ralentir le rythme, à simplifier, à corriger. Juste écouter, même ce qui déborde. Il dit alors, un peu étonné : “C’est la première fois que je ne m’excuse pas d’être comme ça.”

Il n’y a pas eu de révélation. Juste un déplacement. Quelque chose s’est réajusté. Il est reparti, ce jour-là, non pas avec une solution, mais avec une idée qu’il n’avait jamais eue. Une idée à lui, née de ce qui, enfin, avait pu circuler autrement.

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Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

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