Quand l’autre prend toute la place — clinique de l’emprise

L’emprise, ce n’est pas seulement être sous l’influence d’un autre. C’est vivre dans une relation où l’espace psychique s’efface peu à peu, absorbé, grignoté, colonisé. C’est perdre le droit à l’hésitation, au doute, à l’écart. C’est ne plus s’appartenir, et parfois, ne même plus s’en rendre compte.

Souvent, les personnes ne viennent pas en disant : « Je suis sous emprise. » Elles parlent de fatigue, d’angoisse, d’un sentiment diffus d’étrangeté à soi. Ce sont des phrases comme : « J’ai l’impression de me perdre », « Je ne sais plus ce que je pense vraiment », « Je fais des choses que je n’aurais jamais acceptées avant. » Il faut une écoute très fine pour ne pas rabattre cela sur une simple fragilité personnelle. Car l’emprise n’est pas un défaut de caractère, c’est un processus de captation, souvent insidieux, qui s’installe dans des relations où l’un se rend maître de la réalité de l’autre.

L’emprise commence rarement par la violence. Elle commence par la séduction, l’admiration, l’idéalisation. L’autre devient repère, miroir, sauveur. Puis, peu à peu, il devient le seul à pouvoir dire ce qui est vrai, ce qui est bon, ce qui est juste. Dans les relations de couple, on entend : « Il me connaît mieux que moi-même », « Je fais ça pour ne pas le contrarier. » Dans les relations familiales : « Je ne veux pas le décevoir », « Je ne peux pas penser autrement que lui. » Et dans certains contextes institutionnels, l’emprise prend la forme d’une logique d’obéissance internalisée, où la personne n’ose plus questionner les règles, ni ses propres besoins.

Ce qui soigne dans ces situations, ce n’est pas d’ordonner : « Quittez cette relation. » Ce qui soigne, c’est de rouvrir un espace d’adresse, de réintroduire la pluralité des points de vue, la légitimité du doute, la possibilité du conflit, et de les rendre praticables dans le lien. C’est parfois entendre cette phrase dite en séance : « Je ne savais pas que j’avais encore le droit de penser autrement. » L’écoute clinique, ici, n’est pas spectatrice. Elle désensorcelle. Non par confrontation directe, mais par le rétablissement d’un sujet parlant et pensant, dans un lieu où sa parole ne sera ni disqualifiée ni confisquée.

Sortir de l’emprise ne se décrète pas. C’est un travail d’extraction psychique. Et parfois, même après avoir quitté l’autre, il reste en nous, sous forme de phrases qu’on se répète, de jugements intérieurs qui nous dépossèdent encore. Ce qui guérit, ce n’est pas seulement l’absence de l’autre. C’est le retour à soi, la réhabilitation de la subjectivité.

« Je me croyais libre, mais il m’habitait encore. » « Aujourd’hui, je m’entends penser. C’est nouveau. »

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Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

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