L’Angoisse et le Désir : Quand le Manque Vient à Manquer

La formule lacanienne « l’angoisse surgit lorsque le manque vient à manquer » constitue l’un des apports les plus saisissants de Lacan à la théorie psychanalytique. Dans son Séminaire X, L’Angoisse, Lacan renverse la conception freudienne qui voyait l’angoisse comme réaction à une perte ou à une séparation. Pour Lacan, c’est précisément l’absence de cette distance nécessaire, de ce vide structurant, qui provoque l’angoisse.

L’angoisse n’est pas sans objet, mais son objet est d’une nature particulière : c’est l’objet a, ce reste irréductible qui échappe à la symbolisation. Lorsque cet objet se manifeste trop près, lorsque le sujet est confronté à la présence excessive de ce qui devrait rester voilé, l’angoisse surgit comme signal d’un réel qui fait effraction.

Comme l’écrit Moustapha Safouan dans La Parole ou la Mort : « L’angoisse apparaît non pas face au manque, mais face à l’absence de ce manque qui, paradoxalement, structure le désir humain. »

Désir et besoin : une différence structurelle

Le besoin relève de la nécessité biologique, il peut trouver sa satisfaction dans un objet réel qui l’apaise temporairement. Il s’inscrit dans le registre de la demande articulée, adressée à l’Autre. Le désir, quant à lui, naît précisément dans l’écart entre la demande et le besoin.

Si le besoin peut être comblé, le désir, lui, se caractérise par son indestructibilité et son insatisfaction structurelle. Comme l’explique Jean Laplanche dans Problématiques III, La Sublimation : « Le désir n’est pas réductible à une tension qui appellerait une décharge, mais il est avant tout porté par un fantasme, une mise en scène qui soutient le sujet dans sa quête. »

Le besoin disparaît dans sa satisfaction, tandis que le désir perdure au-delà de toute obtention d’objet, car il est fondamentalement désir de désir, désir de reconnaissance. C’est pourquoi Roland Gori affirme dans Logique des passions que « le désir humain est toujours médiatisé par le désir de l’Autre, il n’est jamais immédiat comme peut l’être le besoin. »

Envie et désir : le rapport à l’objet

L’envie, telle que Mélanie Klein l’a conceptualisée, se caractérise par sa dimension destructrice et sa visée d’appropriation. Elle est orientée vers la possession et la destruction de l’objet qui fait jouir l’autre. C’est un affect qui s’inscrit dans l’imaginaire, dans la relation spéculaire et la rivalité.

Le désir, lui, se déploie dans le symbolique, il est articulé à la chaîne signifiante et se nourrit de sa propre insatisfaction. Comme le souligne François Roustang dans Lacan, de l’équivoque à l’impasse : « Le désir ne cherche pas tant sa satisfaction que sa perpétuation, il se soutient de sa propre relance. »

Si l’envie cherche à combler un vide par l’appropriation d’un objet qui fascine, le désir, lui, se constitue autour d’un vide central qu’il ne cherche pas à combler mais à préserver, car c’est ce vide même qui est la condition de son mouvement.

L’angoisse comme révélateur de la structure du sujet

Lorsque ce manque constitutif vient à manquer, lorsque quelque chose prend la place de ce vide nécessaire – que ce soit l’objet du besoin qui se présente trop plein, ou l’objet de l’envie qui fascine et capture – l’angoisse surgit comme signal d’alarme.

Serge Leclaire, dans Démasquer le réel, écrit : « L’angoisse est ce moment où le sujet vacille face à l’effacement de la distance nécessaire entre lui-même et ce qui le cause comme désir. »

Ne pas céder sur son désir implique donc de préserver ce manque structurant, de ne pas chercher à le combler par des objets de substitution qui relèvent du besoin ou de l’envie. L’éthique de la subjectivité consiste à maintenir ouverte cette béance où s’origine le désir authentique, même au prix de l’angoisse qu’elle peut susciter.

Car comme l’affirme Charles Melman dans L’Homme sans gravité : « Le sujet contemporain souffre moins du refoulement de ses désirs que de l’injonction à jouir sans entraves, sans la médiation structurante de l’interdit et du manque. »

L’éthique du désir est ainsi indissociable d’une certaine forme de renoncement – non pas renoncement au désir lui-même, mais à l’illusion de sa pleine satisfaction. C’est dans ce paradoxe que s’inscrit le sujet désirant : soutenir un désir qui ne saurait se réduire ni au besoin ni à l’envie, et dont la vérité se révèle précisément dans ce qui lui manque.

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Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

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