Supervision d’équipe : Ce que l’enfant a dit…

Lors de la supervision mensuelle, une éducatrice rapporte les paroles d’un enfant de huit ans, recueillies quelques jours plus tôt. Il s’était réveillé la nuit à l’internat et avait confié, presque distraitement, qu’il entendait parfois des bruits chez lui le soir. Il dit s’être levé, avoir vu ses parents et d’autres personnes « tout nus » dans le salon. Des rires, des sons, des images qu’il ne comprend pas, mais qui l’ont troublé. Depuis, il dort mal.

Le groupe est frappé. Déjà, les interprétations divergent. Certain·es parlent d’urgence, d’appel au Parquet jeunesse, d’une possible situation d’abus ou de mise en danger. D’autres insistent sur le flou du récit, sur la subjectivité de l’enfant, sur le risque de projeter une grille de lecture trop adulte, trop inquiète.

La supervision s’engage alors dans ce lieu fragile entre l’écoute et l’interprétation. Premier temps : voir. Voir sans remplir, sans combler. Entendre les mots de l’enfant sans les convertir immédiatement en faits.

Deuxième temps : comprendre. Comprendre les effets de cette parole sur l’équipe. L’inquiétude, certes. Mais aussi la projection, le fantasme, la peur de ne pas avoir réagi à temps. Comprendre que les équipes ont besoin de savoir quoi faire, mais aussi d’être sécurisées dans leur manière d’être présentes.

Le dilemme se nomme. Non pas « dénoncer ou se taire », mais comment agir de manière responsable sans se couper du lien, sans figer l’enfant ni les parents dans une image de danger ou de déviance. Car il s’agit d’un enfant qui continue à vivre dans cette famille, avec des parents connus de l’institution, jusque-là impliqués. Et l’équipe doit pouvoir continuer à les rencontrer, à les accueillir, sans être dévorée par le soupçon.

Troisième temps : conclure. Mais sans hâte. L’équipe décide de ne pas signaler dans l’immédiat. Non par inertie ou par peur du conflit, mais parce qu’elle veut agir autrement.

Elle propose que l’enfant soit vu par la psychologue de l’institution, dans une série de rencontres ludiques, non intrusives : dessins, jeu du bonhomme, test de la patte noire. Non pour « faire parler » à tout prix, mais pour observer, évaluer le niveau d’angoisse, créer un lien sécurisant.

Ce choix, cependant, appelle plusieurs conditions : que l’équipe porte ensemble cette proposition, qu’elle en parle aux parents, sans suspicion ni accusation, mais avec une attention sincère aux difficultés de sommeil de leur enfant. Et surtout, que l’équipe prenne en charge l’éventuelle divergence de position entre ses membres. Car si la psychologue estime qu’un signalement est nécessaire, ce ne pourra être décidée seule, ni en rupture avec le groupe. La supervision réintroduit alors l’exigence d’une parole d’équipe partagée, solidaire, responsable.

Enfin, une attention est portée à ce que cette information ne envahisse pas l’ensemble du regard porté sur l’enfant et sa famille : l’enfant n’est pas réduit à ce qu’il a dit. On veille à ce que cette parole soit inscrite dans une continuité de lien, dans une histoire, dans une pluralité d’observations. Car l’éthique du soin, ici, ne consiste pas seulement à protéger. Elle consiste aussi à maintenir une capacité à penser la complexité sans que l’émotion ou l’événement ne deviennent l’unique prisme de lecture.

La supervision, dans cette situation, n’a pas produit un verdict. Elle a permis une posture. Une manière de faire face ensemble à une parole énigmatique, sans que cela ne devienne une machine à cliver, à isoler, ou à décider dans l’urgence. Et c’est peut-être là, le soin institutionnel. Comme l’aurait souligné Piera Aulagnier, il s’agit ici d’un véritable travail de métabolisation institutionnelle d’un contenu potentiellement traumatique, plutôt que d’une position surmoïque et moralisante.

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Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

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