Ils arrivent ensemble, mais ne se regardent presque pas. Il est fermé, la mâchoire serrée. Elle, plus calme, s’excuse presque d’avoir demandé la consultation. Elle dit qu’ils n’arrivent plus à se parler. Lui reste en retrait, le regard fixe.
Ils sont en couple depuis treize ans. Deux enfants. Une maison, des habitudes. Il y a quelques mois, elle a eu une liaison. Cela a duré quelques semaines, elle n’en a pas parlé tout de suite. Ce n’était pas un simple écart, dit-elle. Plutôt une ouverture. Un souffle inattendu. Elle n’a pas voulu quitter sa famille. Elle dit avoir aimé ce que cela a réveillé en elle, sans vouloir détruire ce qu’elle vit avec lui.
Lui, en revanche, vacille. Il ne comprend pas. Il dit qu’il ne parvient pas à « passer au-dessus ». Il a mal à l’ego, mal au corps. « Elle était à moi. Enfin… On était ensemble. Et là, je n’arrive plus à la toucher. »
Elle tente de rassurer, mais il n’entend pas. Il dit qu’il est devenu obsédé par des images qu’il ne veut pas avoir. Il se sent dépossédé, rabaissé. Et en même temps, il veut rester. Pour les enfants. Pour elle aussi. Il l’aime encore. Mais il ne sait plus comment.
Le travail commence par cette ambivalence : rester, mais ne plus savoir comment. Lui offrir un espace pour dire la blessure, sans se figer dans le ressentiment. Lui permettre à elle de dire ce que cette expérience lui a révélé — sur elle, sur son désir, sur son rapport au couple.
Ici, il ne s’agit pas de juger. Il s’agit de faire entendre que la position désirante qu’elle occupe peut parfois s’accommoder d’une certaine pluralité sans effondrement du lien, là où la position qu’il habite, structurée autour d’un fantasme d’exclusivité, se trouve profondément ébranlée dans son fondement même. La figure du « cocu », si prégnante dans l’imaginaire, révèle moins une simple blessure d’amour-propre que l’effondrement d’un pacte symbolique qui organisait jusqu’alors tout son rapport à l’Autre.
Ce qui vacille, c’est l’illusion d’une complétude, d’une jouissance non divisée. La confiance ne se demande pas ici, elle se reconfigure lentement, si chacun accepte de regarder autrement ce qui s’est produit. Il ne s’agit pas de revenir en arrière. Mais peut-être de construire, à deux, un espace où la fidélité ne soit plus une certitude mais une négociation vivante — où la dette symbolique qui lie les partenaires puisse se réinventer dans une nouvelle économie du don et de la perte, incluant aussi les failles, les désirs déplacés, et le travail toujours recommencé de se retrouver malgré la division subjective qui habite chacun.