J’ai quinze ans et ma bouche est un gouffre fermé.
Dans la maison des voix anciennes, je suis l’étranger
Qui garde ses syllabes sous la langue,
Alchimiste du silence, inventeur de distances.
Ils disent: « Il ne parle plus. » Mais j’hurle en dedans!
Mes veines charrient des alphabets sauvages,
Des mots trop grands pour leurs oreilles de jadis,
Des vertiges que leurs équilibres ne supporteraient pas.
Ô père qui n’est plus papa! Ô mère délivrée de maman!
Je vous convoque au tribunal des métamorphoses.
Voyez comme je meurs à vos yeux chaque matin
Pour renaître inconnu, porteur du nom, fils terrible!
Mon sang nouveau réclame d’autres pactes.
Je fracasse les miroirs où vous cherchiez mon reflet.
Vos souvenirs sont des prisons trop petites
Pour contenir l’orage que je deviens.
Nous dansons, funambules, sur le fil du temps.
Vous, vers l’automne des certitudes perdues,
Moi, vers des printemps que vous ne verrez pas.
Notre valse est cruelle mais nécessaire!
Quand je me tais, j’écoute grandir en moi
Des forêts que vous n’avez jamais plantées.
Chaque silence est une porte que j’entrouvre
Sur des royaumes dont je serai l’unique souverain.
Ne cherchez plus l’enfant d’hier dans mes yeux.
Il est mort glorieusement, sacrifié à mes autels.
Ce qui vous défie aujourd’hui, sombre et magnifique,
C’est le premier visage d’un homme à venir.
Ma révolte n’est pas contre vous mais pour moi.
Je vous appelle à l’abandon des vieilles peaux,
À l’ivresse de vieillir pendant que je m’élance.
Nos destins se séparent — c’est la loi du sang.