Soutenir la question dans un monde de réponses

Réflexions sur une pratique clinique à contre-courant

La fureur contemporaine de résoudre

Freud nous a mis en garde contre cette « fureur de guérir » qui anime parfois le thérapeute, cette urgence à vouloir débarrasser le patient de ses symptômes, à le « réparer » au plus vite. Cette critique résonne aujourd’hui d’une manière particulièrement aiguë dans notre époque de l’immédiateté, où tout problème semble appeler sa solution, où toute souffrance devrait trouver rapidement son remède.

Notre monde contemporain s’est organisé autour de la production incessante de réponses : applications pour tout résoudre, protocoles pour tout traiter, algorithmes pour tout prédire. Face à l’angoisse, on propose des techniques ; face à la tristesse, des stratégies ; face au questionnement existentiel, des méthodes. Cette logique de l’efficacité immédiate s’est infiltrée jusque dans le champ thérapeutique, où fleurissent les promesses de changements rapides et de résultats mesurables.

L’art de maintenir ouvert

Il s’agit alors de résister à cette tentation du « tout-réponse ». Plutôt que de se précipiter vers des solutions, comment soutenir la question qui émerge chez celui qui vient consulter ? Car souvent, le symptôme lui-même est déjà une tentative de réponse – une réponse que le psychisme a trouvée face à un impossible, face à une question qui ne pouvait être formulée autrement.

Soutenir la question, c’est accepter de ne pas savoir d’emblée ce qui se joue pour ce patient singulier. C’est résister à l’envie de plaquer sur sa souffrance des grilles de lecture toutes faites, des diagnostics rassurants, des interprétations préfabriquées. C’est faire le pari que la vérité du sujet émergera de sa propre parole, dans le temps qui lui est nécessaire.

La résistance comme boussole

Freud l’avait bien compris : les résistances du patient ne sont pas des obstacles à surmonter mais des indications précieuses sur ce qui ne peut encore être dit, sur ce qui ne peut encore être pensé. Dans un monde qui considère toute résistance comme un dysfonctionnement à corriger, maintenir cette perspective psychanalytique devient un acte presque subversif.

Quand un patient « résiste », quand il évite certains sujets, quand il arrive en retard ou oublie ses séances, notre époque nous encourage à voir là des « non-observances » à rectifier. Mais si nous prenons au sérieux l’enseignement freudien, ces résistances nous parlent de quelque chose d’essentiel : elles dessinent en creux les contours de ce qui fait question pour ce sujet particulier.

L’éloge de la lenteur

« On ne guérit d’une souffrance qu’à condition de l’éprouver pleinement », nous rappelait Freud. Cette phrase va à contre-courant de notre époque qui voudrait court-circuiter la souffrance, l’éviter, la contourner. Soutenir la question, c’est aussi accepter que certaines souffrances ont besoin d’être traversées plutôt qu’évitées, explorées plutôt qu’éliminées.

Cela se traduit par une certaine résistance à la vitesse. Résistance aux injonctions à l’amélioration rapide, aux pressions de l’entourage qui voudrait voir des changements immédiats, aux tentations de l’impatience thérapeutique. Car la question véritable, celle qui peut transformer quelque chose dans la vie d’un sujet, a besoin de temps pour se formuler, pour se déplier, pour révéler ses enjeux profonds.

La parole contre l’expertise

Freud avait fait le pari révolutionnaire que c’est le patient qui détient la clé de son énigme, et non le médecin avec son savoir. Cette position reste radicale aujourd’hui, dans un contexte où le thérapeute est souvent attendu comme un expert qui va évaluer, diagnostiquer, prescrire.

Soutenir la question, c’est maintenir cette position paradoxale : être présent de tout son savoir et de toute son expérience, mais sans prétendre détenir la réponse pour l’autre. C’est faire confiance à la parole du patient, à sa capacité à découvrir ses propres vérités, à formuler ses propres questions essentielles.

Une pratique à contre-courant

Dans un monde saturé de réponses prêtes à porter, maintenir ouverte la dimension de la question devient un acte de résistance. Il s’agit d’offrir un espace où la complexité humaine peut se déployer sans être immédiatement réduite à des catégories, où l’ambivalence peut être tolérée sans être résolue, où l’incertitude peut être habitée sans être comblée.

Cette position n’est pas confortable. Elle demande de supporter de ne pas savoir, de ne pas rassurer trop vite, de ne pas promettre de changements spectaculaires. Mais elle ouvre peut-être la voie à quelque chose de plus précieux : la possibilité pour chaque sujet de rencontrer sa propre vérité, dans le temps et la forme qui lui sont propres.

Car au fond, soutenir la question, c’est soutenir le sujet lui-même dans ce qu’il a de plus singulier : sa capacité à s’interroger sur son existence, à ne pas se satisfaire des réponses toutes faites, à inventer ses propres voies pour habiter le monde.

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Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

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