Il y a dans toute rencontre amoureuse un moment que personne ne peut tout à fait expliquer et qui se passe avant les mots, avant même que l’on sache ce qui arrive. Quelque chose s’allume. Dans le regard, dans le corps, dans une qualité d’attention soudaine qui n’existait pas l’instant d’avant. C’est instantané et c’est irréversible dans le sens où ce qui vient de se passer ne peut pas ne pas s’être passé.
Wim Wenders disait (dans une interview dont la formule est restée) qu’il aurait voulu pouvoir filmer l’étincelle dans l’œil de son père au moment où celui-ci avait rencontré sa mère. Non pas le mariage, non pas l’amour constitué et installé, mais ce moment antérieur et fugace, cet éclair visible dans le regard de l’autre, que seul celui qui désire peut voir, et que personne d’autre ne verra jamais. Que la mémoire elle-même peine à restituer.
Ce que cette image dit avec une précision que la théorie peine parfois à atteindre, c’est que la rencontre amoureuse est un événement ponctuel, daté, irréductible. Et dans cet événement, quelque chose se noue simultanément : le désir et l’aveuglement. Ils ne se succèdent pas, ils arrivent ensemble, dans le même instant, comme les deux faces d’un même mouvement.
Ce que la langue populaire a saisi avant la théorie, c’est peut-être ce que tous les concepts peinent à restituer dans sa brutalité : le coup de foudre. La foudre, pas la lumière douce, pas la rencontre progressive. La foudre : instantanée, aveuglante par nature. On ne voit pas la foudre. On est frappé par elle. Et dans ce même éclair, quelque chose est illuminé et quelque chose est rendu invisible, simultanément, indissolublement. Le coup de foudre est peut-être la seule expression de la langue courante qui dit la vérité crue du conjungo : que la méconnaissance n’est pas un défaut de la rencontre amoureuse, elle en est la condition météorologique.
Lacan le formulait à sa façon : aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. La formule est paradoxale, volontairement dérangeante. Elle dit que le don amoureux n’est pas l’offrande d’un trop-plein, mais le mouvement d’un manque vers un autre manque. Ce que j’offre à l’être aimé, c’est précisément ce dont je suis dépossédé : ma propre faille, habillée en cadeau.
Et l’autre, dans cette rencontre ? Il ne reçoit pas ce dont il avait besoin, ni même ce qu’il croyait vouloir. Il reçoit quelque chose qui résonne avec sa propre économie psychique, quelque chose qui lui parle depuis un endroit qu’il ne s’avoue pas toujours. La reconnaissance amoureuse est d’abord une reconnaissance inconsciente : tu es celui ou celle avec qui je pourrai ne pas voir ce que je ne veux pas voir.
C’est cela que j’appelle le conjungo : non pas simplement le lien qui unit deux personnes, mais la structure inconsciente de ce lien et au cœur de cette structure, la co-construction instantanée d’un espace de méconnaissance partagée. Les partenaires ne se sont pas trouvés malgré leurs aveuglements respectifs. Ils se sont trouvés par eux, et pour eux. Le pacte inconscient ne se négocie pas dans le temps. Il se conclut dans l’éclair du premier regard.
Kitty et Lev, dans Anna Karénine, ne se voient pas tels qu’ils sont au moment de se choisir. Il voit en elle la résolution de son propre désordre intérieur, quelque chose de lumineux qui mettrait fin à son errance. Elle voit en lui quelqu’un qui ne lui fera pas ce que Vronski vient de lui faire. Deux méconnaissances se trouvent. Et c’est de cette rencontre-là, pas d’une autre, que naît leur amour. Tolstoï montre avec une précision presque clinique que le choix amoureux n’est jamais le choix d’un autre réel : c’est le choix d’un autre tel qu’il résout quelque chose, tel qu’il offre exactement l’aveuglement dont on a besoin à ce moment précis de sa vie.
Une relation qui dure n’est pas seulement une relation qui résiste aux épreuves. C’est aussi une relation qui travaille (souvent à son insu) à maintenir ce qui la fonde. Et ce qui la fonde, en partie, c’est cet espace de non-savoir partagé.
Kaës a nommé ce phénomène avec précision : le pacte dénégatif est cet accord inconscient par lequel les sujets d’un lien s’organisent mutuellement pour maintenir hors conscience ce qui, s’il était pensé, mettrait le lien en péril. Ce n’est pas de la mauvaise foi. Ce n’est pas de la lâcheté. C’est la condition de possibilité du lien lui-même, dans toute la force et toute l’ambiguïté de cette expression.
Dans la clinique du couple, ce travail d’entretien du déni se voit partout, une fois qu’on sait le regarder. Il se voit dans la plaisanterie qui dévie juste au bon moment, quand la conversation commence à s’approcher de quelque chose de trop réel. Dans le silence convenu, non pas le silence hostile, mais le silence complice, celui qui dit sans mots : on ne va pas là. Dans la façon dont l’un des partenaires parle pour l’autre, lui prête des intentions, lui écrit son histoire et dont l’autre accepte cette version non parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle est commode.
Il se voit aussi dans la résistance que le couple oppose, en tant qu’entité, au travail thérapeutique. Ce n’est pas chacun des deux qui résiste séparément : c’est quelque chose entre eux qui résiste, quelque chose qui a intérêt à ce que rien ne soit vu. Ruffiot a pensé cette dimension à travers l’idée d’un appareil psychique conjugal : une entité psychique à part entière, dotée de ses propres mécanismes de défense, irréductible à la somme des deux psychismes individuels.
Dans Qui a peur de Virginia Woolf ?, George et Martha se déchirent depuis vingt ans. Ils s’insultent, s’humilient, s’exposent mutuellement devant des étrangers. Mais ce que la pièce d’Albee révèle progressivement, c’est que cette violence n’est pas l’échec de leur lien, elle en est le mode de maintien. Car au cœur de leur existence commune trône un secret qu’ils ont fabriqué ensemble : un fils imaginaire, un enfant qui n’a jamais existé, dont ils ont construit la vie entière dans les détails. Cet enfant fictif est leur chef-d’œuvre commun et leur pacte le plus profond. Tant qu’il existe entre eux, ils n’ont pas à regarder ce qui manque vraiment. Le déni n’est pas passif : il se travaille chaque soir, il se renouvelle dans chaque échange, il se défend contre tout ce qui pourrait le défaire. Quand la vérité est finalement nommée à voix haute, la dernière scène laisse deux êtres sans leur déni partagé dans un silence où tout reste à réinventer, ou à abandonner.
Ce que tout cela révèle, c’est que la méconnaissance dans le couple n’est pas passive. Elle est active. Elle se maintient, se renouvelle, se protège. C’est un travail, le plus souvent inconscient, toujours collectif. Et c’est précisément ce caractère actif qui conduit à parler de désir d’ignorance plutôt que de simple aveuglement.
Le désir d’ignorance est peut-être, dans la clinique du couple, le désir le plus puissant et le plus commun qui soit. Il ne s’agit pas d’un défaut d’intelligence ou de courage. Il s’agit d’un investissement psychique réel, un désir qui veut la préservation de l’ombre comme condition du lien. Les partenaires veulent ne pas savoir, d’un vouloir qui n’a pas besoin d’être conscient pour être pleinement efficace.
La crise conjugale, dans cette lecture, n’est pas ce qu’on croit. Elle n’est pas l’échec du couple, ni même nécessairement le signe que quelque chose s’est cassé. Elle est le plus souvent le signe que quelque chose a bougé unilatéralement, et c’est là que tout se complique.
L’un des partenaires commence à lever le voile sur sa part du déni. Peut-être a-t-il traversé une analyse. Peut-être a-t-il perdu un parent, et ce deuil a remué quelque chose. Peut-être a-t-il rencontré quelqu’un d’autre, ou simplement a-t-il vieilli, et le vieillissement lui a offert une lucidité qu’il n’avait pas cherchée. Peu importe le déclencheur. Ce qui compte, c’est que son rapport à certaines vérités sur lui-même a changé, sur son histoire, sur ses désirs, sur ce qu’il a longtemps consenti à ne pas voir.
Ce faisant, il rompt involontairement le pacte. Non par mauvaise intention, mais par le seul fait de sa croissance. La méconnaissance, qui était partagée, ne l’est plus. Et le couple se retrouve dans une asymétrie temporelle douloureuse : l’un a vu, l’autre pas encore. Ou : l’un ne peut plus continuer à ne pas voir, l’autre ne peut pas encore commencer à voir.
Annie Ernaux saisit quelque chose de cette temporalité avec une précision clinique absolue : on ne se sépare pas quand on ne s’aime plus, on se sépare quand on ne peut plus habiter ensemble la même fiction. La séparation n’est pas la mort du désir. C’est le moment où les deux méconnaissances cessent de se soutenir mutuellement et où l’une s’est déplacée sans que l’autre l’ait suivie.
Ce que l’autre ressent dans ce moment est souvent décrit comme une trahison, ou comme une étrangeté radicale : ce n’est plus la même personne que j’ai épousée. Cette phrase, entendue si souvent dans les premières consultations, est à la fois vraie et mal comprise. Ce n’est pas que le partenaire a changé dans le sens d’une dérive ou d’un abandon. C’est qu’il a cessé d’être le garant de l’aveuglement partagé. Et sans ce garant, l’autre se retrouve seul à tenir ce qui n’était tenable qu’à deux.
Nora, dans La Maison de poupée d’Ibsen, a joué le rôle (l’alouette, l’écureuil) avec une perfection si accomplie qu’elle a fini par ne plus savoir si elle jouait ou si elle était vraiment cela. Ce qu’Ibsen montre, c’est que Torvald n’a pas vu venir ce déplacement parce que le conjungo de leur mariage reposait précisément sur l’invisibilité de ce mouvement. Nora ne devait pas grandir. C’était le pacte. Quand elle part et claque la porte, ce que Torvald perçoit comme une trahison est en réalité un acte de croissance qui a retiré le sol sur lequel leur lien s’était bâti. Ce qu’il appelle incompréhensible est simplement ceci : une femme qu’il n’a jamais vraiment vue.
C’est ce moment, l’asymétrie dans la levée du déni, qui constitue souvent le véritable enjeu de la première consultation. Non pas : comment réparer ce qui était ? Mais : qu’est-ce qui était là, et qui ne peut plus tenir ? Et, plus fondamentalement : est-il possible de construire un lien nouveau, qui ne reposerait plus sur les mêmes méconnaissances, ou faudra-t-il en trouver de nouvelles, différentes, à la hauteur de qui ils sont devenus ?
Cette dernière question est peut-être la plus difficile que le thérapeute de couple ait à tenir. Elle touche à quelque chose que notre culture thérapeutique préfère souvent esquiver : l’idée qu’une relation plus vraie ne serait pas nécessairement une relation plus heureuse, et qu’un certain bonheur conjugal suppose une certaine dose consentie de non-savoir.
L’idéal de la transparence totale (se dire tout, ne rien cacher, être enfin vu dans toute sa vérité) est une aspiration compréhensible. Elle répond à quelque chose de réel dans la souffrance des couples : l’épuisement du mensonge, le désir d’être reconnu tel qu’on est vraiment. Mais cet idéal contient son propre piège.
Car le désir, au sens où Lacan le pense, ne survit pas à la pleine satisfaction de son objet. Il n’existe que dans l’espace d’un manque, d’une distance, d’une zone d’ombre qui maintient l’autre comme partiellement inconnu, partiellement inaccessible, partiellement autre. La transparence totale ne produit pas la plénitude : elle produit l’indifférence. Quand l’autre est entièrement connu, entièrement prévisible, entièrement lisible, il cesse d’être un objet de désir pour devenir un objet de confort. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est plus tout à fait l’amour.
Dans Les Ailes du désir, Damiel entend les pensées de tous les humains qu’il croise : leurs angoisses, leurs désirs, leurs petitesses, leur grandeur intérieure. Il voit tout, entend tout, comprend tout. Et pourtant il n’est pas heureux : il est seul d’une solitude absolue, celle de celui à qui rien n’échappe. Ce qu’il désire, ce pour quoi il consent à devenir humain, à perdre son omniscience, à entrer dans la finitude, c’est précisément le non-savoir. Rencontrer quelqu’un dont il ne percevra pas tout, dont quelque chose lui échappera, qui restera partiellement opaque, partiellement autre. Il choisit la méconnaissance nécessaire comme condition du désir. Et c’est cet acte, renoncer à tout voir pour pouvoir enfin désirer, qui est au cœur de ce film.
Toute relation vivante suppose donc une part d’ombre consentie, non pas de l’ordre de la tromperie ou du secret pathologique, mais de l’ordre d’un respect fondamental de l’altérité de l’autre. Une zone où je ne cherche pas à tout savoir de toi, parce que c’est précisément dans cet espace de non-savoir que tu restes autre, et donc désirable.
La différence clinique cruciale est celle-ci : il y a des méconnaissances qui soutiennent le lien et des méconnaissances qui l’emprisonnent. Les premières préservent une zone d’altérité nécessaire au désir. Les secondes maintiennent, souvent avec violence, ce que chacun ne peut pas encore se permettre de savoir sur lui-même, au prix d’un appauvrissement progressif de la relation, d’une répétition qui s’alourdit, d’une souffrance qui finit par déborder.
Le travail du thérapeute de couple n’est pas de lever tous les voiles. Ce serait présomptueux et cliniquement inexact. Son travail est de distinguer, dans ce qui se présente, entre le déni qui protège et le déni qui aliène. Entre la méconnaissance qui permet d’aimer et celle qui empêche de vivre.
Et parfois, quand une crise a traversé un couple et que quelque chose de nouveau est devenu possible, la question n’est pas de savoir s’ils vont rester ensemble ou se séparer. La question est : peuvent-ils construire un lien qui assume une part de non-savoir sans en faire un instrument de souffrance ? Peuvent-ils consentir à ne pas tout voir, non plus par défaut ou par peur, mais par choix, par respect de ce que l’autre garde pour lui-même ?
Ce consentement-là est peut-être la forme la plus mature de l’amour. Non pas l’illusion retrouvée, ni la transparence conquise. Mais une méconnaissance choisie, lucide sur sa propre nécessité, déliée de la violence du déni contraint.
Une relation sans méconnaissance aucune n’est pas une relation plus vraie. C’est une relation qui a perdu son désir.
Ce que la sexualité dit de cette méconnaissance, et ce que le corps attend quand les mots ne suffisent plus, est l’objet d’un texte complémentaire : Ce que le corps attend.
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