Ce que le corps attend

Ils arrivent. Ils s’assoient, souvent avec un léger espace entre eux qui dit déjà quelque chose. Ils commencent à parler de communication, de distance, d’enfants qui prennent toute la place. La sexualité n’est pas nommée. Elle est là pourtant, dans chaque formulation prudente, dans chaque silence qui suit une phrase inachevée.

Mais avant même que quoi que ce soit soit dit, une question s’impose que la clinique pose rarement frontalement : pourquoi sont-ils là ? Pourquoi ce couple a-t-il décidé d’amener devant un inconnu ce qui appartient par définition à l’espace le plus privé qui soit ? Qu’est-ce que cette décision dit déjà, avant le premier mot, de ce qui ne peut plus se tenir à deux ?

 

La consultation de couple constitue une scène. Avant même qu’un mot soit prononcé, la configuration de la pièce active quelque chose qui appartient à la structure du fantasme. L’un des partenaires parle à un tiers de ce qui se passe, ou ne se passe plus, dans son intimité conjugale. Il parle devant l’autre. En nommant ces choses dans un espace triangulaire, il les fait exister autrement : elles quittent le huis-clos du lien pour prendre place devant un regard extérieur. L’autre assiste. Il est témoin d’une parole sur leur vie commune, sur ce qui manque, sur ce qui souffre. Cette parole révèle, dans la configuration même de la consultation, une complicité conjugale, tacite ou non, que le couple n’avait peut-être jamais formulée à voix haute.

Ce que le thérapeute incarne, sans l’avoir cherché, n’est pas simplement un professionnel neutre. Il est un tiers sexué, présent dans un espace où la sexualité est précisément ce qui est en crise. Ce qui se joue dans le transfert de chaque partenaire vers lui, y compris dans sa dimension érotique, dit quelque chose de la structure du désir dans ce couple, de ce qui manque, de ce qui est cherché ou projeté sur un tiers. Le thérapeute doit tenir cette dimension dans sa conscience, silencieusement, comme une boussole. La méconnaître serait une naïveté clinique. En faire le centre explicite du travail serait une autre forme d’erreur.

 

La sexualité entre rarement dans la consultation par la porte principale. Elle se glisse par les interstices : dans la plainte sur le manque de tendresse, dans la jalousie qui surgit sans raison apparente, dans le reproche de l’autre trop empressé ou trop absent, dans l’évitement progressif du corps de l’autre. Ces formations substitutives ne sont pas des mensonges. Elles disent quelque chose de vrai, mais de biais, comme si la parole directe était encore insupportable.

Ce qui fait obstruction à cette parole n’est presque jamais l’ignorance. C’est la honte, la peur de l’autre, la conviction que ce qu’on désire est inadéquat ou trop singulier pour être partagé. Ou encore la certitude que le dire rendrait irréversible ce qu’on préférait laisser dans le vague.

L’évolution de la sexualité dans le couple, y compris vers le statu quo ou l’impasse, dit quelque chose de l’évolution du lien lui-même. Elle dit que les partenaires n’ont plus les mots pour évoquer leurs besoins respectifs dans ce registre, non par indifférence, mais parce que ces besoins sont devenus trop chargés, trop risqués à formuler dans l’espace du quotidien partagé. Le symptôme sexuel est souvent le patient le plus honnête de la consultation. Il dit ce que les mots évitent encore.

 

Il y a un moment dans certaines consultations de couple qui est d’une nature particulière. Un sujet commence à percevoir, parfois pour la première fois, la différence entre avoir répondu au désir supposé de l’Autre et avoir désiré lui-même. Entre avoir construit une vie conjugale dans le registre de la demande, satisfaire, correspondre, ne pas décevoir, et s’être un jour demandé ce qu’il voulait de son propre désir.

Cette distinction n’est pas une trahison. Elle est le signe d’un mouvement subjectif, d’un cheminement qui s’est mis en route, parfois à la faveur d’une rencontre, d’un deuil, d’une thérapie individuelle, parfois sans qu’on sache exactement ce qui l’a déclenché. Et ce mouvement, quand il advient chez l’un des partenaires, crée dans le couple une asymétrie qui peut devenir insupportable : l’un a commencé à exister pour lui-même, l’autre pas encore. L’un pose des questions que l’autre ne se pose pas encore, ou ne peut pas encore se poser.

C’est ici que l’altérité apparaît dans toute sa réalité. Non plus l’autre tel qu’il était nécessaire qu’il soit au moment de la rencontre, non plus l’autre dont la méconnaissance fondatrice permettait au lien de tenir, mais l’autre tel qu’il est, dans ses différences réelles, dans ses besoins propres, dans ce qu’il ne peut pas ou ne veut pas donner. Cette rencontre avec l’altérité réelle peut ouvrir vers une relation plus vraie. Elle peut aussi révéler que ce qui tenait le couple n’était plus suffisant pour tenir deux sujets devenus différents de ceux qu’ils étaient.

 

Il y a là une tension qui mérite d’être nommée. Dans un texte précédent, Méconnaître ensemble, j’écrivais que la méconnaissance n’est pas un défaut de la rencontre amoureuse, elle en est la condition météorologique. Que le désir ne survit pas à la transparence totale. Que vouloir tout voir de l’autre, c’est risquer de perdre précisément ce qui le rend désirable.

Cette proposition tient toujours. Mais elle concerne la méconnaissance sur l’autre, cette part d’opacité nécessaire qui maintient l’altérité vivante et le désir en mouvement.

Ce dont il est question ici est d’un autre ordre : la méconnaissance sur soi-même. Celle qui empêche le sujet de s’entendre désirer, de reconnaître ce qu’il veut vraiment, de distinguer son propre désir de celui qu’il a longtemps supposé à l’Autre. Ces deux méconnaissances ne sont pas de même nature. L’une préserve le désir dans le lien. L’autre l’étouffe en soi. Et c’est précisément ce second registre que la consultation, quand elle touche quelque chose d’essentiel, permet de commencer à dénouer.

 

Ce que la clinique enseigne, dans les situations où quelque chose se déplace vraiment, c’est que la sexualité ne retrouve de la vivacité que lorsqu’elle cesse d’être le lieu de la demande de l’Autre pour devenir celui de la parole propre. Lorsque les partenaires peuvent se dire ce qu’ils désirent, ce qu’ils cherchent, ce qu’ils n’ont pas encore osé nommer, non plus pour satisfaire l’autre mais pour se rencontrer dans quelque chose de plus vrai.

Cette parole n’est pas toujours possible dans le cadre du couple existant. Parfois elle advient ailleurs, dans une relation nouvelle où la sexualité a pu être nommée d’emblée, pensée ensemble, explorée sans la charge de tout ce qui n’avait pas été dit. Mais ici la clinique oblige à une lucidité nécessaire : si ce mouvement n’a pas eu lieu au-dedans du sujet, s’il n’est que le produit d’une rencontre heureuse avec quelqu’un de nouveau, il reproduira à terme la même structure. Le sujet aura changé de partenaire sans avoir changé de position. Et le nouveau lien se bâtira sur une nouvelle méconnaissance, différente dans ses contenus, identique dans sa logique.

Ce qui libère le désir, ce n’est pas l’autre. C’est le mouvement du sujet lui-même. Et ce mouvement, quand il a vraiment eu lieu, peut transformer la relation existante en quelque chose qui n’avait pas encore existé. Il peut aussi, parfois, révéler qu’un recommencement est nécessaire. Mais dans les deux cas, c’est le sujet qui se déplace, non l’objet qui change.

C’est pourquoi la consultation de couple n’est jamais seulement un travail sur le lien. C’est aussi, et parfois surtout, un travail sur ce que chacun fait de son désir à l’intérieur du lien. Non pour que le couple survive, mais pour que chacun puisse habiter ce qu’il vit, quelle qu’en soit l’issue.

 

Dans la clinique des névrosés, il est un signe que le travail thérapeutique a touché quelque chose d’essentiel : le moment où le sujet cesse de s’organiser autour du désir de l’Autre pour habiter enfin son propre désir. Et ce moment a une incarnation. Ce n’est pas une restructuration abstraite, une prise de conscience intellectuelle. C’est quelque chose qui se sent dans le corps, dans la façon dont on se découvre homme, femme, ou autrement encore, face à l’autre et face à soi-même.

Se sentir ex-sister, au sens propre : sortir de l’existence qu’on habitait par défaut, par conformité, par fidélité à ce qu’on croyait devoir être, pour se découvrir autre que ce qu’on pensait être. Se sentir homme ou femme dans sa sexualité assumée, qu’elle soit hétérosexuelle, homosexuelle ou non binaire, non plus comme réponse à la demande de l’Autre mais comme réalité propre, habitée de l’intérieur.

Ce mouvement est indissociable du corps. L’expérience thérapeutique analytique est une expérience qui doit mettre le corps en mouvement, précisément. Ce corps enfermé dans le fantasme prêté à l’Autre, enfermé également dans les mots qui ne peuvent pas dire ce qu’il en est, ce corps-là a besoin d’être autorisé à ressentir, à éprouver, à se mettre à l’épreuve, à bouger. S’autoriser à devenir, c’est aussi s’autoriser à sentir, dans sa chair, que quelque chose a changé.

La santé mentale n’est pas un état. C’est un mouvement.

Et c’est peut-être cela, au fond, ce que le couple vient chercher dans la consultation, sans toujours le savoir : non pas une technique, non pas une solution, mais un espace où quelque chose du désir propre de chacun puisse, enfin, commencer à se mettre en mouvement. Que ce mouvement sauve le couple ou l’ouvre vers autre chose, il reste la seule chose qui vaille : avoir cessé de vivre le désir de l’Autre comme si c’était le sien.

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Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

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