La plupart des consultations de couple commencent par une plainte qui mérite d’être entendue autrement qu’au pied de la lettre : nous ne communiquons plus. Cette formule semble désigner une absence de parole. Mais ce qu’elle désigne le plus souvent, c’est son remplacement par du faire : des actes, des décisions pratiques, des reproches qui sont eux-mêmes des passages à l’acte plutôt que de vraies adresses. Le couple est dans le registre de l’agir permanent. On organise, on gère, on reproche, on s’évite, on se retrouve autour des enfants ou des tâches, et quelque chose qui aurait pu se penser ne se pense pas.
Car faire et penser sont incompatibles simultanément. L’agir est une défense contre ce que la pensée ne manquerait pas de révéler : le manque, l’écart, la question de ce que l’on est l’un pour l’autre. Tant qu’on fait, on n’a pas à s’y confronter. La demande de mieux communiquer est elle-même un passage à l’acte : c’est une demande de technique, de méthode, de faire autrement. Elle évite la question plus radicale qui est : que se passerait-il si on s’arrêtait de faire ? Si on laissait apparaître ce qui est là quand il n’y a plus rien à accomplir ensemble ?
La sexualité dans ce tableau disparaît ou se réduit à elle-même, parce qu’elle est précisément le lieu où le faire ne suffit plus. Le corps, lui, exige une présence qui ne se réduit pas à l’acte. Il demande qu’on soit là, pas qu’on performe.
Cette dynamique se donne à voir avec une précision presque didactique dans beaucoup de premières consultations. L’un des partenaires pleure, s’énerve, tente de faire exister quelque chose qui cherche encore sa forme. L’autre, immédiatement, propose une solution. Non par mauvaise volonté : il ne supporte pas de voir l’autre souffrir sans pouvoir faire quelque chose. Mais ce faire immédiat est lui-même un passage à l’acte. Il empêche que l’émotion de l’autre prenne place, qu’elle soit reçue, habitée un moment par les deux, avant d’être comprise ou résolue.
Car l’émotion n’est pas un message codé qui attend sa traduction. Même expliquée, elle ne se comprend pas toujours, et c’est normal. Elle demande d’abord à exister dans l’espace entre les deux, sans être immédiatement neutralisée par une réponse. Ce que l’autre ne peut pas encore faire, c’est rester dans le manque : rester sans comprendre, sans résoudre, sans savoir quoi faire. Habiter le manque ensemble, plutôt que de le combler aussitôt.
Dans Une liaison pornographique (Frédéric Fonteyne, 1999), Nathalie Baye et Sergi Lopez commencent à l’inverse : par le corps, par un fantasme partagé qu’ils ne nommeront jamais à l’écran. Ce silence sur le fantasme lui-même n’est pas un oubli du scénario : c’est la structure même de leur rencontre. Ils s’entendent, tacitement, sur le fait que le désir sera maintenu dans cet espace du fantasme, à l’abri de l’amour et de l’engagement que l’amour suppose. Ce pacte inconscient est leur méconnaissance à eux : non pas l’aveuglement sur ce qu’ils sont l’un pour l’autre, mais la défense organisée contre ce qu’ils pourraient devenir l’un pour l’autre.
Le fantasme fonctionne comme rempart contre la peur de l’engagement. Tant qu’il tient, le désir peut circuler librement, sans les contraintes du lien, sans la menace de la perte. Quand l’amour surgit malgré eux, fugace, non assumé, il vient défaire ce pacte. Et aucun des deux ne sait quoi faire de ce qui déborde ainsi du cadre qu’ils avaient construit ensemble.
Ce film dit quelque chose de précis sur la structure du désir : qu’il ne va jamais sans fantasme, c’est-à-dire sans une construction défensive qui en permet la circulation tout en la limitant. Et que quand cette construction vacille, le sujet se retrouve face à ce qu’il avait voulu éviter : la vulnérabilité d’une vraie adresse à l’autre. Ce que le couple en consultation partage avec ces deux personnages, c’est cette même difficulté : tenir le désir sans le laisser devenir adresse vraie, ou au contraire avoir perdu jusqu’au fantasme qui permettait de le tenir.
La structure du désir, chez Lacan, est triangulaire. Il ne peut y avoir de désir à deux : il faut un troisième terme, un écart, une altérité qui maintient l’autre comme partiellement inaccessible. Dans la vie psychique ordinaire, ce tiers est la Loi, le symbolique, ce qui interdit la fusion et maintient la distance nécessaire au désir. Dans le couple qui dure, ce tiers devrait être la parole elle-même : non pas la parole qui dit tout, mais la parole qui rate, qui laisse un reste, qui ne comble pas.
Car il faut aller contre une illusion thérapeutique fréquente : il ne suffit pas qu’une parole retrouve une place de circulation entre les partenaires pour que le désir revienne. Une parole qui circulerait parfaitement, qui se comprendrait sans reste, serait aussi étrangère au désir qu’un silence. Ce qui relance le désir dans la parole, ce n’est pas sa réussite, c’est son ratage nécessaire.
Il y a toujours, dans toute parole adressée à l’autre, un manque à dire : quelque chose qui n’a pas trouvé ses mots, qui a glissé entre les phrases, qui s’est dit de travers. Un manque à comprendre : ce que l’autre a entendu n’est jamais exactement ce qu’on a dit. Et un manque à être : quelque chose de soi qui reste inaccessible même à soi-même, et que l’on espère peut-être que l’autre verra, sans pouvoir le demander directement. C’est ce triple manque qui entretient le désir, non pas malgré lui, mais par lui. Lacan le formulait ainsi : il n’y a pas de rapport sexuel, c’est-à-dire pas de rencontre qui s’ajuste parfaitement, pas de complémentarité qui comble. Et c’est précisément cet écart irréductible qui est le moteur du désir entre deux sujets.
C’est ici que la position du thérapeute de couple devient cliniquement particulière. Il entre dans ce système à deux, dans cet espace où la parole a cessé d’être vivante, et il en devient le tiers incarné, temporaire. Sa présence ouvre quelque chose : les partenaires se mettent à dire, devant lui, des choses qu’ils ne se disaient plus. Non pas parce qu’il intervient beaucoup, mais parce que sa présence recrée une triangulation. Il y a quelqu’un qui écoute, qui ne fait pas partie du scénario commun, qui n’a pas d’intérêt dans le maintien du déni partagé.
Cette position n’est pas sans évoquer la structure oedipienne : le tiers qui ouvre l’espace entre deux sujets, qui interdit la fusion et rend le désir possible. Le thérapeute de couple occupe momentanément cette place, non pas comme figure d’autorité ou d’arbitrage, mais comme présence qui maintient la différence, qui crée les conditions pour qu’une adresse vraie soit possible.
Mais son destin clinique est d’être substitué. Non pas par une meilleure communication, non pas par une parole qui dirait enfin tout. Mais par une parole qui consent à ne pas tout dire, qui laisse un reste, qui garde ouverte la question de l’autre. Une parole qui rate bien : qui rate de la bonne façon, en laissant dans son sillage quelque chose de désirant plutôt que de décevant.
Ce que le thérapeute de couple peut espérer faire, ce n’est donc pas rétablir la communication. C’est aider chaque partenaire à réhabiter l’espace du manque, à ne plus le vivre comme un échec du lien, mais comme sa condition de possibilité. Que l’autre reste partiellement inconnu. Que la parole ne boucle pas. Que quelque chose demeure à dire.
C’est dans ce consentement au ratage que quelque chose du désir peut à nouveau circuler.