Quand le savoir empêche de sentir

Samuel est un jeune homme brillant. Il vient de terminer un double master, travaille dans la recherche, parle vite, analyse tout. Sa compagne l’a quitté récemment. Il dit : “Je sais pourquoi, je suis invivable.” Il ne pleure pas. Il démonte la scène, la relation, les effets. Mais il ne s’adresse pas. Il commente.

Samuel incarne un rapport au savoir qui fait barrage à l’affect. Ce qu’il traverse, il le pense, mais il ne le ressent pas. Ou alors, il le ressent trop vite comme quelque chose à éradiquer. L’analyse précède l’émotion. Comme une armure.

Ce type de posture, fréquente chez les personnes à haut potentiel ou à forte exigence de contrôle, peut masquer une souffrance ancienne, souvent liée à des expériences précoces de non-reconnaissance affective. L’intelligence devient refuge, parfois prison.

Le travail ici ne consiste pas à démonter les mécanismes défensifs, mais à les écouter comme autant de tentatives. Il ne s’agit pas de dire à Samuel qu’il pense “trop”, mais de créer un lieu où ce “trop” peut devenir un langage, et non un rempart.

Progressivement, en séance, des silences apparaissent. Des arrêts. Des moments où il ne commente plus. Où il dit : “Je ne sais pas.” Et cela devient un événement. Une bascule. Car dans ce “je ne sais pas”, il y a un sujet qui se cherche, non plus une position qui se défend.

Samuel ne vient pas pour apprendre à parler autrement. Il vient, peut-être, pour réapprendre à sentir ce qu’il dit. À laisser la pensée se faire traversée, et non justification. Et c’est là que le travail commence.

Avatar de Dominique Theys

Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

Laisser un commentaire