Ce que j’entends par écouter autrement

Il y a une façon d’écouter qui ressemble à de l’écoute et qui n’en est pas. On entend ce que l’autre dit, on classe, on identifie, on répond. Le circuit est rapide, parfois efficace. Mais quelque chose passe à côté, quelque chose qui n’a pas encore trouvé sa forme, qui cherche à se dire sans savoir encore comment.

C’est cet autre régime d’écoute qui m’occupe depuis plus de quarante ans.

Écouter autrement, ce n’est pas écouter mieux, ni plus attentivement. C’est écouter autrement ; c’est-à-dire suspendre l’envie de comprendre trop vite, de rassurer trop tôt, de proposer une explication qui viendrait clore ce qui cherche justement à rester ouvert. C’est tenir la question du sujet plutôt que de lui substituer une réponse.

Dans notre époque saturée de solutions, de protocoles et d’injonctions au mieux-être, cette posture a quelque chose de presque subversif. On nous demande d’aller vite, d’être efficaces, de produire des résultats mesurables. La souffrance psychique, elle, n’obéit pas à ces calendriers. Elle a ses propres temporalités, ses détours nécessaires, ses silences qui ne sont pas des vides mais des lieux de travail.

Ce blog est né du désir de partager ce que cette écoute enseigne sur les sujets, les couples, les familles, les équipes, les institutions. Les textes que j’y publie ne sont pas des cas cliniques au sens strict, ni des articles académiques. Ce sont des fragments : des vignettes issues de la pratique, des réflexions théoriques, parfois des poèmes (parce que certaines choses ne se disent qu’en passant par l’image ou le rythme).

Mon travail articule trois cadres que je ne pense pas comme opposés. La psychanalyse d’orientation lacanienne m’a appris à entendre la structure du désir, l’angoisse, ce qui se répète sans que le sujet le sache. La thérapie systémique m’a appris à voir les relations, les patterns invisibles qui organisent une famille ou une équipe. L’approche contextuelle, celle de Ivan Boszormenyi-Nagy, m’a appris à interroger ce qui se transmet entre les générations : les loyautés silencieuses, les dettes non dites, les héritages qui pèsent sans qu’on ne les ait jamais choisis.

Dans la thérapie de couple, j’y ajoute une attention particulière à ce que j’appelle le conjungo, c’est-à-dire la nature du lien lui-même dans son économie inconsciente. Les partenaires ne se sont pas trouvés par hasard : ils se sont le plus souvent reconnus dans et par leurs aveuglements respectifs, construisant ensemble un déni partagé qui constitue à la fois le ciment de leur lien et son point de fragilité le plus profond. La crise conjugale arrive rarement parce que le couple dysfonctionne. Elle survient le plus souvent parce que l’un des partenaires, en évoluant, commence à lever le voile sur ce qui ne pouvait plus ne pas être vu. Ce déplacement unilatéral suffit à ébranler ce qui semblait stable parce que c’est le désir d’ignorer ensemble qui tenait le lien.

Ce que ces approches ont en commun, c’est leur respect pour la complexité. Aucune ne prétend réduire un être humain à un symptôme, un couple à un conflit, une équipe à un dysfonctionnement. Toutes supposent que ce qui se présente comme un problème est souvent la façon la plus honnête qu’a trouvée un sujet pour signifier quelque chose d’essentiel sur lui, sur ses liens, sur ce qu’il porte sans le savoir.

Ce blog s’adresse à deux publics qui ne se reconnaissent pas toujours comme proches : les professionnels du soin et de l’accompagnement, et les personnes qui traversent une période difficile ou qui cherchent à comprendre ce qui leur arrive. Les premiers y trouveront peut-être des outils de réflexion clinique ; les seconds, une façon de nommer ce qu’ils vivent, ou simplement la confirmation qu’il est possible de penser ce qui déborde.

Écouter autrement, c’est parier que la parole, même maladroite, même incomplète, mérite d’être reçue dans sa singularité. Que chaque sujet est irréductible à ce qu’on pourrait dire de lui. Que la rencontre clinique, quand elle a lieu vraiment, change quelque chose des deux côtés.

C’est ce pari que ce blog continue de tenir.

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Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

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