On me demande parfois comment j’articule des cadres théoriques que l’on présente souvent comme incompatibles. La question mérite une réponse honnête, c’est-à-dire une réponse qui ne dissimule pas les tensions.
Du côté de la psychanalyse
C’est la psychanalyse lacanienne qui fonde ma lecture du sujet. Non pas comme système clos, mais comme boîte à outils conceptuels pour entendre ce qui se passe du côté de l’économie psychique singulière : la structure du désir, la fonction du manque, la place de l’objet a, la distinction entre demande et désir, entre jouissance et plaisir, entre angoisse-signal et angoisse sans bord.
Ce qui m’importe chez Lacan, et qui résiste aux effets de mode thérapeutiques, c’est la rigueur éthique : ne pas céder sur son désir n’est pas une invitation à l’hédonisme, c’est l’exigence d’une responsabilité subjective que nul Autre ne peut cautionner à notre place. Dans la clinique, cela se traduit par une attention constante à la position du sujet dans son propre discours : qui parle ? Depuis quel lieu ? Au nom de quoi ?
La psychanalyse m’a aussi appris à travailler avec le transfert non comme obstacle à neutraliser, mais comme le matériau même du travail. Ce que le patient fait advenir dans la rencontre avec le thérapeute est la clinique, pas seulement le préambule à une technique.
Du côté du systémique
L’approche systémique et communicationnelle m’a apporté une lecture de l’organisation des relations que la psychanalyse individuelle, par structure, tend à sous-estimer. Les patterns interactionnels, les homéostasies défensives, la fonction des symptômes dans l’économie relationnelle d’une famille ou d’une équipe, tout cela ne se lit pas depuis le seul prisme intrapsychique.
La thérapie de couple : le conjungo et la méconnaissance nécessaire
Dans la thérapie de couple, la lecture systémique est nécessaire mais insuffisante. Elle permet de cartographier ce que le couple fait, pas ce qui a présidé à sa formation, ni ce qui constitue la nature profonde de son lien.
Ce qui m’intéresse dans la clinique du couple, c’est ce que je nomme le conjungo : l’économie inconsciente du lien lui-même. Et au cœur de ce lien, il y a quelque chose que ni la théorie systémique ni la psychologie des affinités ne peut éclairer : la méconnaissance nécessaire.
Au sens lacanien, la méconnaissance (Verkennung) n’est pas une erreur que la lucidité viendrait corriger. C’est un processus actif, une opération psychique par laquelle le sujet maintient une certaine image de lui-même, de l’autre, du lien, non par défaut d’intelligence, mais parce que cette image est constitutive de son désir. Dans la rencontre amoureuse, cette méconnaissance est le moteur même de l’élection : on ne tombe pas amoureux de quelqu’un malgré ce qu’on ne voit pas, mais par ce qu’on ne voit pas.
Les deux partenaires ne se contentent pas de porter chacun leur propre méconnaissance. Ils s’organisent mutuellement pour la maintenir. Chacun occupe, dans l’économie psychique de l’autre, la place de celui qui rend l’aveuglement possible. Il y a là un véritable pacte inconscient, un accord qui lie les partenaires autour de ce qui ne peut pas être pensé ensemble, une co-construction où les deux méconnaissances se soutiennent réciproquement et constituent ce que j’appelle leur plus petit commun dénominateur : non pas ce qu’ils partagent de plus pauvre, mais ce qu’ils partagent de plus enfoui.
Ce déni partagé n’est pas un défaut du lien : il en est souvent le ciment originel. Ce qui unit le couple, c’est aussi et parfois avant tout, ce que ni l’un ni l’autre ne peut regarder en face.
Il faut aller plus loin encore : ce déni partagé n’est pas seulement toléré, il est désiré. Le désir d’ignorance est peut-être, dans la clinique du couple, le désir le plus puissant et le plus commun qui soit. Non pas une défaillance de la lucidité, mais un investissement actif de l’aveuglement comme condition du lien. Les partenaires cultivent, protègent, parfois renouvellent leur méconnaissance réciproque parce que c’est elle qui rend le désir pour l’autre possible et vivable. La méconnaissance ne précède pas seulement le lien comme son origine ; elle le soutient de façon continue, comme on entretient un édifice. Quand l’un des partenaires cesse d’entretenir sa part, c’est l’édifice entier qui vacille.
La crise conjugale, dans cette lecture, n’est pas l’échec du couple. Elle est l’effet d’une asymétrie dans la temporalité de la méconnaissance : l’un des partenaires (par une thérapie individuelle, un deuil, un événement qui le déplace) commence à lever le voile sur sa part du déni. Ce faisant, il rompt involontairement le pacte tacite. Ce que l’autre perçoit comme une trahison, ou comme une transformation incompréhensible du partenaire, est en réalité un mouvement de croissance subjective qui désorganise l’équilibre sur lequel le conjungo s’était fondé.
C’est ce moment (l’asymétrie dans la levée du déni) qui constitue souvent le véritable enjeu de la première consultation. Non pas : comment réparer ce qui était ? Mais : qu’est-ce qui était là, et qui ne peut plus tenir ? Et, plus fondamentalement : est-il possible de construire un lien nouveau qui ne reposerait plus sur les mêmes méconnaissances, ou faudra-t-il en trouver de nouvelles, différentes, à la hauteur de qui ils sont devenus ?
Cette dernière question est peut-être la plus honnête qu’un thérapeute de couple puisse poser. Elle suppose de renoncer à l’idéal d’une relation enfin transparente. Une relation sans méconnaissance aucune n’est pas une relation plus vraie : c’est une relation qui a perdu son désir.
Du côté du contextuel
C’est Boszormenyi-Nagy et le modèle contextuel qui ont introduit dans ma pratique la dimension éthique et transgnérationnelle. La question des loyautés, visibles et invisibles, des dettes relationnelles, de ce qui se transmet entre générations non par identification consciente mais par la logique des comptes non soldés, constitue un éclairage que les deux autres cadres n’épuisent pas.
La notion de fiabilité relationnelle (relational trustworthiness) est à mes yeux l’une des contributions les plus sous-estimées de la théorie contextuelle. Elle introduit une dimension éthique dans la clinique qui ne se réduit ni à la norme morale ni à l’économie du désir : la question de ce que l’on doit à l’autre, de ce que l’on peut légitimement revendiquer, de comment les comptes se font et se défont entre les générations.
Une articulation, pas une synthèse
Ces trois cadres ne partagent pas le même métalangage, ni les mêmes présupposés épistémologiques. Ce qui les réunit dans ma pratique, c’est une orientation éthique commune : le refus de la réduction. Réduction du sujet à son symptôme, de la relation à son conflit manifeste, de la souffrance à un déficit de compétences à corriger.
Dans le travail clinique concret, ces trois niveaux de lecture ne s’appliquent pas successivement, ils sont simultanés. Devant un couple en première consultation, je lis à la fois : la structure du désir de chacun et la façon dont le symptôme relationnel signifie quelque chose de leur économie subjective respective ; les patterns de communication, les injonctions paradoxales qui organisent leur échange ; et la question de ce que chacun porte en héritage, de quelles loyautés les lient à leur famille d’origine, de quels comptes non soldés leur relation actuelle est peut-être le lieu de règlement.
La supervision comme cas particulier
La supervision institutionnelle constitue le lieu où cette articulation est la plus visible et la plus éprouvée. Une équipe en souffrance ne porte pas seulement des difficultés interindividuelles : elle porte l’institution, son histoire, ses idéaux fondateurs en tension avec ses pratiques réelles, ses fantasmes groupaux, ses processus défensifs collectifs. Le superviseur n’est pas extérieur à ce système : il en devient partie prenante, et parfois symptôme de ce même système.
Cette lucidité sur sa propre prise dans le processus qu’il supervise me semble la condition première d’une supervision éthiquement tenable.
Ce qui reste en tension
Je ne prétends pas que cette articulation soit sans failles. Il y a des moments où les cadres tirent dans des directions contradictoires, notamment sur la question du sujet : le sujet lacanien, fondamentalement divisé et excentré par rapport à lui-même, ne se superpose pas sans friction au sujet contextuel, agent éthique capable de responsabilité dans ses relations. Cette tension est productive : elle empêche chaque cadre de se refermer sur lui-même en système total.
C’est peut-être cela, finalement, ce que j’entends par écouter autrement : maintenir ouvertes plusieurs lectures simultanées, sans précipiter la clôture vers l’une d’elles. Non par indécision théorique, mais parce que ce que chaque sujet apporte en séance excède toujours, d’une façon ou d’une autre, le cadre que l’on croyait prêt à le recevoir.