Ne pas céder sur son désir : Pour une éthique de la subjectivité

L’énigme du désir

La maxime de Jacques Lacan, « ne pas céder sur son désir », énoncée dans le Séminaire VII sur L’éthique de la psychanalyse (1959-1960), constitue peut-être l’un des impératifs éthiques les plus exigeants de la psychanalyse. Loin d’être une simple injonction hédoniste, elle nous confronte à l’énigme même de notre être-sujet. Car qu’est-ce que le désir sinon ce qui nous échappe, nous divise et pourtant nous définit dans notre singularité la plus radicale ?

Le désir, dans la conception lacanienne, n’est pas à confondre avec la demande ou le besoin. Il se situe précisément dans cet écart, cette béance que creuse le signifiant dans notre rapport au réel. « Le désir de l’homme est le désir de l’Autre », nous dit Lacan. Formule énigmatique qui nous rappelle que notre désir se constitue dans le champ de l’Autre, dans cette dialectique où se joue notre reconnaissance. Céder sur son désir, c’est alors céder sur ce qui fait l’essence même de notre subjectivité.

La trahison subjective

Quand Lacan formule cette maxime, il fait directement référence à la figure d’Antigone, qui préfère la mort plutôt que de renier ce qui la constitue dans son être le plus intime – donner sépulture à son frère Polynice. Cette position éthique radicale ne relève pas d’un simple choix moral inscrit dans un système de valeurs préétablies, mais bien d’une fidélité à ce qui cause son désir.

Céder sur son désir produit ce que Lacan nomme, reprenant Spinoza, la « tristesse », cette diminution de la puissance d’être. Plus encore, il engendre la culpabilité inconsciente qui, paradoxalement, ne provient pas d’avoir trop cédé à ses pulsions, mais d’avoir trahi son désir. Comme le souligne Jean-Pierre Lebrun : « La culpabilité n’est pas le fruit de notre jouissance, mais bien de notre renoncement à une jouissance possible ». Cette perspective renverse entièrement la conception traditionnelle de la morale.

La solitude du sujet éthique

L’éthique de la psychanalyse nous place devant une responsabilité vertigineuse : celle d’assumer notre propre désir sans le garantir d’aucune instance transcendante. « Il n’y a pas d’Autre de l’Autre », rappelle Lacan. Aucun grand Autre ne vient légitimer ou cautionner notre position subjective. Se tenir dans cette position, c’est accepter la solitude fondamentale qui caractérise tout acte véritablement éthique.

Comme l’écrit Roland Chemama : « L’éthique de la psychanalyse suppose d’aller au-delà du principe de plaisir, de traverser les identifications imaginaires, de se confronter au réel de son désir ». Il ne s’agit pas de se conformer à un idéal du Moi aliénant, mais bien de s’exposer à cette part de nous-mêmes qui échappe à toute représentation, à toute imaginarisation.

Une éthique du bien-dire

Ne pas céder sur son désir implique une éthique du « bien-dire » plutôt qu’une éthique du Bien. Il s’agit moins de se conformer à des principes moraux universels que de trouver les signifiants singuliers qui permettent d’articuler ce qui, de notre désir, cherche à s’exprimer. Dans cette perspective, l’analyse n’est pas une entreprise d’adaptation du sujet aux normes sociales, mais bien ce qui lui permet de s’autoriser de lui-même.

Comme le formule Serge André : « La question éthique se pose là où le sujet est sommé de répondre en son nom propre, dans la solitude de sa décision ». Cette éthique exige que le sujet s’inscrive dans l’ordre symbolique sans s’y aliéner complètement, qu’il subjectivise sa position par rapport au langage et à la Loi.

Le désir comme boussole

Si le désir peut servir de boussole éthique, c’est précisément parce qu’il transcende les coordonnées du principe de plaisir et qu’il nous oriente vers ce que nous sommes au-delà des identifications imaginaires. Il nous confronte à notre propre finitude, à notre castration symbolique. En ce sens, ne pas céder sur son désir, c’est consentir à une certaine forme de dépouillement narcissique.

Selon Charles Melman, « l’éthique du sujet consiste à soutenir son désir face à l’exigence de jouissance qui caractérise notre époque ». Dans une société dominée par l’impératif de jouissance immédiate, tenir ferme sur son désir implique de résister à la tyrannie du plus-de-jouir qui transforme tout objet en bien consommable.

L’acte analytique comme paradigme

L’acte analytique constitue peut-être le paradigme même de cette éthique du désir. En effet, l’analyste, par sa position de semblant d’objet a, incarne cette place vide où peut s’articuler le désir du sujet. Il ne répond pas à la demande d’amour ou de reconnaissance, mais renvoie le sujet à la vérité de son désir.

Comme le souligne François Perrier : « L’éthique de l’analyste consiste à ne pas céder sur le désir de savoir ce qu’il en est du désir inconscient ». Cette éthique suppose de maintenir ouverte la question du désir, de ne pas la refermer prématurément sur des significations établies ou des savoirs constitués.

Une éthique de la subjectivité

En définitive, ne pas céder sur son désir fonde une éthique de la subjectivité qui n’est ni un relativisme moral ni un hédonisme naïf. Elle exige au contraire une rigueur et une lucidité implacables quant à ce qui nous détermine à notre insu. Elle suppose que le sujet consente à ce qui le divise, à ce qui en lui est plus que lui-même.

Dans les mots de Jean Allouch : « L’éthique de la psychanalyse implique de payer le prix subjectif de son désir, de ne pas se dérober face à la part de réel qu’il comporte ». C’est à ce prix, celui d’une confrontation avec le réel de notre être, que peut s’élaborer une position éthique digne de ce nom.

En ces temps où la subjectivité est menacée de toutes parts par des discours normatifs et des injonctions à la jouissance, réaffirmer cette éthique du désir constitue peut-être l’acte de résistance le plus radical qui soit. Car ne pas céder sur son désir, c’est ultimement ne pas céder sur sa singularité de sujet parlant et désirant, traversé par le manque qui constitue la condition même de son humanité.

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Par Dominique Theys

Psychothérapeute, superviseur et formateur, j’ai exercé durant plus de quarante ans dans le champ de la santé mentale, tant en cabinet privé qu’en institution. Mon orientation clinique est analytique, contextuelle et éthique, ancrée dans une écoute active du sujet et du lien. Ce blog partage des vignettes cliniques fictives, des échos de la supervision, et des fragments d’une pratique fondée sur l’adresse.

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