Ce que le mot du mariage savait déjà
« Conjungo » est le mot du rite. Dans l’ancien rituel du mariage, une fois les consentements échangés, le prêtre disait : Ego conjungo vos in matrimonium. In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Je vous unis dans le mariage, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
J’ai employé ce mot pour désigner ce qui se noue à l’insu de deux êtres au moment où ils se rencontrent : un aveuglement partagé¹, qui les fait se choisir. Je voudrais aujourd’hui écouter la formule jusqu’au bout, parce qu’elle en dit plus long que je ne l’avais entendu.
Matrimonium vient de mater, la mère, et d’un suffixe qui désigne un état, une condition. Le mot veut dire mariage, mais il dit à la lettre : la condition de mère. À l’origine, il nomme la destination de la femme. Dans les formules anciennes que relève Benveniste, le père y donne sa fille, le mari l’y conduit, elle y va. Lui n’y entre pas : il y mène une épouse. La langue a aussi patrimonium, sur pater, et les deux mots ne sont symétriques qu’en apparence : celui-là ne désigne ni le mariage ni la paternité, il désigne les biens. Du côté de la mère, un état. Du côté du père, une fortune à transmettre. Et le tout se prononce au nom du Père.
Le mot ne dit rien du désir. C’est bien plus tard qu’on a demandé au mariage de l’abriter, avec l’amour. Deux mille ans après, j’entends dans mon cabinet des hommes et des femmes me décrire ce que le mot annonçait, sans le savoir.
Un geste devant l’évier
Elle fait la vaisselle. Il passe derrière elle et pose les mains sur ses fesses, ou sur ses seins. Elle se raidit, dit quelque chose d’un peu sec. Il retire ses mains et s’en va, vexé. Aucun des deux n’en reparlera.
Cette scène, des femmes me la racontent avec lassitude, et des hommes avec amertume. Elle : il ne me voit plus, il ne me parle plus, et il voudrait que je sois disponible au moment où j’ai les mains dans l’eau. Lui : je n’ose plus rien, je quémande, j’attends comme un enfant qu’on veuille bien de moi. Chacun a raison. Et chacun se sent réduit par l’autre à une fonction. Elle, à celle qui tient la maison et dont le corps serait à disposition. Lui, à celui qui rapporte et qui n’aurait pas d’autre besoin. Matrimonium d’un côté, patrimonium de l’autre.
Ils s’aiment, le plus souvent. Ils ont construit une famille, parfois une entreprise, et ils n’entendent pas y renoncer. Ils parlent des enfants, des travaux, des vacances. De ce qui a cessé entre eux, ils ne parlent pas. Ce n’est pas qu’ils le cachent : ils n’ont jamais eu de mots pour cela. Au début, les corps suffisaient.
Quand cela a-t-il commencé ? Rarement après vingt ans, comme on le croit. Beaucoup d’hommes le situent très tôt, et le disent avec gêne : dès qu’elle a été enceinte, je n’ai plus pu la toucher comme avant. Certains ajoutent qu’ils avaient peur de faire du mal à l’enfant².
Ce que le mot savait
Freud a décrit en 1912 le ressort de cette affaire, dans un texte au titre peu engageant, « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse ». Il y observe que chez beaucoup d’hommes la tendresse et le désir se séparent : ils aiment là où ils ne désirent pas, et désirent là où ils n’aiment pas. La raison qu’il en donne est simple et dérangeante. La femme qu’on respecte, celle avec qui on fonde une famille, vient se ranger du côté de la mère. Or la mère est précisément celle qu’il est interdit de désirer.
Lacan a donné un nom à ce qui est en jeu : la Chose. Il désigne par là l’objet premier, dont chacun a dû se séparer pour devenir quelqu’un, et qu’il a perdu avant même de pouvoir dire qu’il l’avait. La mère des commencements en occupe la place. Toute la vie amoureuse tourne autour de cette place vide, à distance. Qu’on s’en approche trop, et le désir ne grandit pas : il se détourne.
Freud parle du choix d’une femme, non de ce que la maternité fait à une épouse. Je fais ici un pas de plus, que la clinique me suggère et que le nom latin annonçait. En faisant de sa femme une mère, l’homme accomplit un vœu très ancien, et il l’accomplit trop bien. Elle n’est plus seulement choisie sur le modèle de la mère : elle vient à sa place. Elle devient intouchable, non parce qu’il l’aime moins, mais parce qu’il l’a mise à la place de ce qu’on ne touche pas. Son désir ne s’est pas éteint pour autant. Il s’est détourné, et il cherche ailleurs.
Et elle ? On l’oublie trop dans cette affaire, et la théorie la première. Elle a été conduite dans la condition de mère, selon le mot. L’enfant l’occupe tout entière, et il entre du désir dans cette occupation, on ne le dit pas assez. Puis vient la liste des choses à faire, qui s’écrit à l’infinitif, sans personne : acheter, inscrire, conduire, payer. Cette liste tue le je, et avec lui le jeu. Elle s’y perd comme femme autant qu’il s’y perd comme homme, et elle le sait souvent avant lui.
Freud en dit pourtant quelque chose en 1933, dans sa conférence sur la féminité : un mariage n’est assuré, selon lui, que lorsque la femme a réussi à faire de son mari aussi son enfant. L’homme qui attend « comme un enfant » devant l’évier ne dit pas autre chose. L’affaire se joue donc à deux : il la met à la place de la mère, elle le range parmi ses enfants.
Quand elle se retrouve, vers quarante-cinq ou cinquante ans, elle sait ce qu’elle veut et elle peut le dire. C’est alors, bien souvent, qu’il ne peut plus l’entendre : une femme qui désire n’est plus à la place où il l’avait installée.
Matrimonium est un nom neutre. Ni masculin, ni féminin. Unis dans la condition de mère, ils deviennent peu à peu des anges : beaucoup d’amour, et de sexe, plus du tout.
Je sais bien, mais quand même
Deux formules de Lacan circulent parmi les psychanalystes et passent, au-dehors, pour des provocations. Elles méritent d’être traduites.
La première : « Il n’y a pas de rapport sexuel. » Cela ne veut pas dire que les gens ne font pas l’amour. « Rapport » est à entendre comme on dit qu’il y a un rapport entre deux grandeurs : une proportion, une formule qui les ajuste. Il n’existe pas de formule qui ferait qu’un homme et une femme se complètent. Le vieux rêve des deux moitiés qui se retrouvent, que Platon prête à Aristophane, reste un rêve.
La seconde : « La femme n’existe pas. » Ce n’est pas une insulte, c’est presque le contraire. Ce qui n’existe pas, c’est La femme avec une majuscule, l’idée qu’on pourrait dire d’un mot ce que toutes sont et ce que toutes veulent. Il existe des femmes, une par une, et chacune est à rencontrer. La seule femme à majuscule que connaisse l’inconscient d’un homme, c’est la mère. C’est bien le problème.
Si rien n’ajuste deux êtres, comment font-ils pour s’unir ? Ils se le font croire. Octave Mannoni a donné la formule de cette opération : « Je sais bien, mais quand même. » Je sais bien que rien ne dure, mais quand même, pour toujours. Les promis ne sont pas dupes. Ils jouent, sérieusement, à croire ensemble, et ce jeu est une richesse : c’est lui qui fait qu’une rencontre devient une histoire. Freud appelait illusion une croyance portée par un vœu, en précisant qu’une illusion n’est pas forcément une erreur. L’un de ses exemples était une jeune fille de condition modeste, persuadée qu’un prince viendrait l’épouser. Parmi les illusions de Freud, il y avait déjà un mariage.
Le serment devient un piège quand on cesse d’y jouer pour s’y cramponner. Quand on demande à un seul être, et pour l’éternité, de boucher ce que personne ne bouche, de réparer ce qui manque depuis l’origine. La psychanalyse a un mot pour l’objet auquel on demande cela : le fétiche. Il y a, dans le couple le plus ordinaire et le plus honorable, quelque chose de ce que la clinique appelle perversion. Non pas au sens d’une faute ou d’une déviance : au sens précis où l’on fait tenir à quelqu’un le rôle d’une chose qui rassure. Chacun peut le vérifier sur lui-même. Est-ce l’autre que j’aime, ou la place que je lui ai donnée ? Et est-ce que je supporte qu’il en bouge ?
L’époque propose l’issue inverse, qui ne vaut pas mieux. Puisque rien ne s’ajuste, tout partenaire se remplace, et l’objet se commande à toute heure, sur un écran. Celui-là ne veut être dupe de rien. Il n’en est pas plus libre. Et l’écran porte bien son nom : il montre, et il fait écran. Il tient l’objet à distance, visible et hors d’atteinte. C’est là, ou ailleurs, que continue de chercher le désir qui s’est détourné de la maison. L’écran rend alors le service qu’on demandait au conjoint : celui d’une chose qui rassure. L’issue inverse n’est que l’envers de la première.
La chute et le bord
Quel avenir, alors, pour cette illusion ? On en vend un, partout : des méthodes, des étapes, des outils, la promesse de « sauver » son couple. C’est un vocabulaire de salut, et la construction se veut infaillible, c’est-à-dire sans faille. Or c’est d’une faille qu’il s’agit. Vouloir la combler, c’est refaire avec une méthode ce qu’on avait fait avec un conjoint.
Freud espérait que la raison viendrait à bout des illusions. Pour le couple, je ne le crois pas, et je ne le souhaite pas. Le savoir ne suffit pas à changer, parce que ce qui nous gouverne est un savoir qui ne se sait pas. Mais on peut vouloir en apprendre quelque chose, un tout petit peu. Et cela change beaucoup, car on ne consent qu’à ce qu’on a approché. L’aveuglement des débuts était subi. Il peut devenir une méconnaissance consentie : je sais que je ne sais pas tout de toi, ni de ce qui me porte vers toi, et j’y consens.
Une image m’accompagne. Dans Les Ailes du désir (Der Himmel über Berlin, 1987), que Wim Wenders a écrit avec Peter Handke, l’ange Damiel veille sur Berlin. Il est éternel, il entend les pensées des vivants, et il ne peut rien toucher ni rien goûter. Son monde est filmé en noir et blanc. Damiel désire pourtant : il s’éprend de Marion, une trapéziste, et c’est ce désir qui le fait tomber. Pour qu’il ait lieu, il lui faut renoncer à l’éternité, prendre un corps, un sexe, et ne plus tout entendre. Or le film ne montre pas cette chute comme un malheur. L’image passe à la couleur. Damiel découvre le goût du café, le froid aux mains, et il s’en émerveille.
C’est ce que j’ai vu arriver à des couples d’anges. L’un des deux tombe de la place où l’autre l’avait mis. C’est une chute, et sur le moment un désastre. Puis, parfois, il y a quelqu’un là où il y avait une fonction. Un homme. Une femme. Et dès que deux « je » sont présents, le jeu leur appartient à nouveau.
Je n’en fais pas une méthode de plus : rien ne garantit cette chute, ni ce qui la suit. Lacan, parlant de la Chose, évoque le potier. Il ne bouche pas le vide : il façonne le vase autour, et c’est le vide qui permet d’y verser quelque chose. On ne répare pas un couple. On peut, parfois, à deux, en redessiner le bord.
Notes
¹ Je reprends ce mot de « Méconnaître ensemble » (août 2025) : « quelque chose se noue simultanément : le désir et l’aveuglement. Ils ne se succèdent pas, ils arrivent ensemble, dans le même instant, comme les deux faces d’un même mouvement. » J’y partais du coup de foudre, aveuglant par nature, pour dire que les partenaires ne se trouvent pas malgré leurs aveuglements, mais « par eux, et pour eux ». Cet aveuglement de l’instant devient ensuite un travail à deux, actif, que j’y nommais désir d’ignorance.
² Ce n’est pas toute l’histoire du désir qui se détourne. Il se détourne aussi dans des couples sans enfant, et entre deux hommes ou deux femmes. C’est de cette configuration-ci que je parle, parce que c’est elle que le mot du rite éclaire.
Références
- Rituale Romanum, rite du mariage en usage avant le concile Vatican II, pour la formule Ego conjungo vos in matrimonium.
- Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, t. 1, Économie, parenté, société, Minuit, 1969, chapitre « L’expression indo-européenne du « mariage » ».
- Freud, « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse » (1912).
- Freud, L’avenir d’une illusion (1927), chapitre VI.
- Freud, « Le fétichisme » (1927).
- Freud, « La féminité » (1933), XXXIIIe conférence des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse.
- Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse (1959-1960), Seuil, 1986.
- Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), Seuil, 1975.
- Mannoni, « Je sais bien, mais quand même… », dans Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre Scène, Seuil, 1969.
- Platon, Le Banquet, discours d’Aristophane.
- Wenders, Wim, Les Ailes du désir (Der Himmel über Berlin), film franco-allemand, 1987. Scénario de Wim Wenders et Peter Handke, image d’Henri Alekan. Avec Bruno Ganz (Damiel), Solveig Dommartin (Marion), Otto Sander (Cassiel) et Peter Falk. Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1987.
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