Fin août, l’Institut national d’assurance maladie-invalidité publiait ses chiffres annuels, et la presse a titré sur le record : plus de 576 000 personnes en incapacité de travail depuis plus d’un an fin 2025, dont 155 000 pour dépression ou burn-out. Une hausse de 5 % en un an, de 32 % depuis 2021, et un coût de 2,7 milliards d’euros pour les seules indemnités de 2024. Chez les moins de 30 ans, la progression atteint 61 % en quatre ans. Le constat semble sans appel : la Belgique s’épuise.
Il faut pourtant résister à la lecture immédiate — non pour minimiser la souffrance, mais pour comprendre ce que ce chiffre dit vraiment, et ce qu’on s’apprête à en faire.
Un record presque par construction
L’invalidité est un stock, et un stock grossit dès que les entrées dépassent les sorties. Tant que c’est le cas, chaque année bat le record de la précédente sans que le risque individuel ait nécessairement bougé. Le relèvement de l’âge de la pension maintient dans le régime des travailleurs de 60 à 65 ans qui, hier, en sortaient par la prépension. L’indexation des indemnités gonfle le coût indépendamment du nombre de bénéficiaires. Et l’INAMI lui-même note que la hausse ralentit.
Surtout, le burn-out n’est pas une maladie au sens de la classification internationale : c’est un motif d’incapacité reconnu par un médecin-conseil selon une réglementation donnée. Ce que compte l’INAMI, ce sont des dossiers acceptés, pas des états psychiques.
Le regard fait partie de la chose
Il y a vingt ans, la même détresse se cachait derrière des lombalgies ou se portait en silence. Le mot burn-out l’a rendue dicible, parce qu’il place la cause dans le travail plutôt que dans la personne. Une part de la hausse est donc une migration entre catégories, pas une aggravation.
Mais le mécanisme va plus loin que la déclaration. Alain Ehrenberg l’a montré dans La Fatigue d’être soi : chaque époque a la pathologie de sa norme. La société de la discipline produisait la névrose, conflit entre le désir et l’interdit ; la société de l’autonomie et de la performance produit la dépression, maladie de l’insuffisance, celle de l’individu qui n’arrive plus à être à la hauteur de sa propre liberté. Le burn-out en est la déclinaison professionnelle. On a décrit le même glissement pour le traumatisme, pour la névrose obsessionnelle, pour le « pervers narcissique » — concept rare chez Racamier devenu diagnostic de tous les conjoints difficiles : une notion clinique étroite devient en une génération une grille de lecture de l’existence entière. Le sociologue belge Nicolas Marquis a montré comment la culture du développement personnel installe une manière de se lire soi-même : disposer d’un mot, d’un récit, d’un parcours type, c’est vivre son épuisement selon ce script. L’attention portée à l’humeur produit une partie de ce qu’elle observe.
Cette lecture fait des prédictions vérifiables, et elles se vérifient : la hausse est maximale chez les jeunes, les femmes et les diplômés, là où le vocabulaire psychologique circule le plus ; elle touche la zone intermédiaire de la souffrance et non ses formes sévères ; elle est synchrone dans tout l’Occident.
Ce qui résiste
Il ne s’agit pas de dire que rien ne se passe. Les indicateurs indépendants de la déclaration racontent une histoire plus contrastée : le suicide baisse lentement, les hospitalisations psychiatriques sont stables, mais les symptômes autodéclarés d’anxiété et de dépression montent depuis 2018, surtout chez les 18-29 ans, et la consommation d’antidépresseurs continue de croître. Quelque chose se dégrade, mais ce n’est probablement pas la maladie mentale au sens strict. C’est plutôt, comme le suggère Christophe Dejours depuis Souffrance en France, la relation au travail dans les métiers de service et de soin, la capacité collective d’absorber les chocs, et le rapport que chacun entretient avec son propre état intérieur.
Produire le stock, puis le gérer
C’est ici que le chiffre cesse d’être une mesure pour devenir un instrument. Car le même État qui a encouragé la parole sur la santé mentale organise désormais la gestion de ceux qui ont parlé. Depuis le 1er janvier 2026, les malades de longue durée doivent se présenter trois fois par an devant le médecin-conseil ; la rupture du contrat pour force majeure médicale est possible après six mois au lieu de neuf ; une base de données de l’INAMI enregistrera l’ensemble des certificats médicaux pour repérer les « usages inappropriés » chez les patients et les « comportements de prescription inappropriés » chez les médecins, sans que personne ne sache encore définir la norme dont on mesurera l’écart. L’objectif affiché est l’« activation ».
Michel Foucault avait décrit ce pouvoir qui ne se contente pas de faire vivre mais se réserve de laisser tomber : il ne contraint pas, il retire son soutien et laisse les seuils faire le reste. On n’oblige personne à reprendre le travail ; on rend insoutenable de ne pas le faire. Le médecin généraliste, seul professionnel qui échappait à l’appareil parce que choisi par le patient, devient un profil statistique à surveiller. Et au bout de la chaîne, Robert Castel l’avait nommé : la désaffiliation, cet état de celui qui est sorti à la fois de l’emploi et de la protection sans être devenu autre chose qu’un surnuméraire.
La sensibilisation et l’activation ne sont pas contradictoires ; elles sont les deux temps d’un même mouvement. La première fabrique les catégories dans lesquelles la souffrance se dit, la seconde trie ceux qui s’y sont reconnus. Le malade qui ne se rétablit pas dans les délais n’est plus un malade, c’est un sujet qui n’a pas assez travaillé sur lui-même. L’« activation » n’est rien d’autre que la traduction administrative de la norme d’autonomie décrite par Ehrenberg : après avoir rendu l’individu responsable de sa réussite, on le rend responsable de sa guérison.
Compter, c’est déjà transformer
La santé mentale n’a pas de biomarqueur. On mesure des réponses à des questionnaires et des décisions administratives, et on écrit autour de ces nombres des phrases qu’ils ne portent pas. Canguilhem rappelait que la santé n’est pas l’absence de symptômes mais la capacité de créer ses propres normes, une marge de manœuvre ; et une marge de manœuvre ne se lit ni sur une échelle de 0 à 27 ni dans une base de données de certificats. Le vrai biais n’est pas dans la question de départ, inévitable, mais dans son oubli : quand 155 000 dossiers deviennent « le taux de burn-out des Belges », puis un gisement de main-d’œuvre à réactiver.
Il ne s’agit pas de nier qu’un régime d’indemnisation sans limite finirait par ne plus protéger personne. La question est de savoir ce que l’on choisit de réguler : les conditions de travail qui produisent l’épuisement, ou les individus épuisés. La réforme en cours a presque exclusivement choisi les seconds.
Reste à se demander quand on interrogera la même réalité par un autre angle. Tant que la seule grille disponible est médicale, la souffrance ne peut se dire que comme symptôme et se traiter que comme incapacité. Or ce que racontent les 155 000 dossiers, si on les écoute autrement, parle de considération refusée, de fierté du métier perdue, d’estime de soi entamée, de fatigue accumulée, d’épreuves traversées seul, d’injustices subies sans recours. Aucun de ces mots ne figure dans une nomenclature, et aucun n’appelle un médecin-conseil. Rendre à la difficulté de vivre un vocabulaire qui ne passe pas tout entier par la maladie, ce n’est pas nier la souffrance, c’est lui restituer des causes sur lesquelles on peut agir.
Le record de l’INAMI ne mesure ni une épidémie ni une illusion. Il mesure l’état d’un rapport collectif à soi, et il dit surtout ce qu’une société décide de faire de ceux qui ne suivent plus.
Sources : INAMI, « Incapacités de travail en 2025 : combien d’invalidités en raison d’une dépression ou d’un burnout ? Quel coût pour l’assurance indemnités ? », août 2026 ; RTBF, 30 août 2026.
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