Écouter autrement

Un espace d’écriture animé par Dominique Theys, psychothérapeute d’inspiration analytique, superviseur et formateur à Bruxelles. Vignettes cliniques, réflexions théoriques et fragments poétiques, issus de plus de quarante ans de pratique.

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Des enfants que personne n’a demandés

Un reportage de la RTBF, cet été, montrait des enfants retirés à leurs parents et hébergés dans un service de pédiatrie, à Namur, parce qu’aucune structure d’accueil n’avait de place pour eux. Des enfants sans maladie, soignés par des soignants, dans des chambres faites pour d’autres, pour des durées qui excèdent de loin le temps d’un bilan. Les équipes interrogées disaient leur attachement et leur impuissance ; la direction de l’aide à la jeunesse reconnaissait la saturation et suggérait que ses places étaient occupées par des jeunes qui relèveraient du handicap ou de la santé mentale.

Depuis la place qui est la mienne — la supervision d’équipes de soin, d’aide et d’éducation — j’observe le mouvement exactement inverse. Des enfants sans trouble psychiatrique sont orientés vers des unités de pédopsychiatrie, parfois pour longtemps, parce que leurs comportements, forgés dans des parcours chaotiques, effraient les services résidentiels qui devraient les accueillir. Je pense, ces jours-ci, à une enfant de douze ans qui passe d’hôpital psychiatrique en hôpital psychiatrique depuis deux mois, sans qu’aucun projet ne se dessine pour elle.

Les deux tableaux sont le même phénomène vu de ses deux extrémités. L’aide dit : ces enfants relèvent du soin. Le soin dit : ces enfants relèvent de l’aide. Chaque secteur désigne l’autre comme le lieu adéquat, et l’enfant circule. L’orientation ne se décide plus en fonction de ce dont il a besoin, mais en fonction de ce que chaque dispositif peut ou ne peut pas tolérer. J’appelle cela la logique du défaut : on place l’enfant là où il dérange le moins, et l’on nomme cela une prise en charge.

Ce qui se perd dans ce mouvement n’est pas seulement du temps. C’est la possibilité, pour un enfant, d’être adressé — d’être quelque part pour quelqu’un, et non seulement quelque part. Une chambre d’hôpital où l’on est bien traité mais où l’on n’est attendu par personne enseigne à un enfant quelque chose sur sa place dans le monde, et il l’apprend vite.

Le manque de places est documenté depuis dix ans. Il n’explique pas tout. Ce qui manque autant, c’est une articulation entre l’aide et le soin qui ne fasse d’aucun des deux le lieu de relégation de l’autre — des dispositifs capables de penser ensemble un enfant que chacun, séparément, ne sait pas accueillir. C’est un travail institutionnel, lent, ingrat, et le seul qui vaille.

J’ai décrit ailleurs ce que peut une équipe quand elle accepte de penser plutôt que de renvoyer : Ce que l’enfant a dit, et La métabolisation institutionnelle d’une parole énigmatique.


Source : Nicolas Lejman, « Retirés à leurs parents et sans être malades, ces enfants vivent à l’hôpital faute de place ailleurs », RTBF, août 2026.


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